‹ Mémoires de GaratChapitre 58 sur 213 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

— S'ils ne sont pas royalistes, pourquoi donc ont-ils tant travaillé à sauver la vie d'un roi? Je parie que vous étiez aussi, vous, pour la grâce, pour la clémence.

— Il ne s'agit pas ici de mon opinion, que je ne craindrais pas de vous faire connaître. Il est très-probable qu'elle n'aurait pas épargné la peine de mort à un homme chargé de si grands crimes ; mais mon opinion ne ressemblait à aucune de celles qui ont été proposées à la tribune. Quant à la clémence, c'est le sentiment le plus naturel aux républicains et aux vainqueurs, et un ennemi qu'on a tué fait souvent plus de mal qu'un ennemi qu'on laisse vivre.

— Cela est bien subtil.

— Gela ne me paraît que vrai.

— Vous blâmez donc ce décret de mort que vous êtes allé notifier au Temple? Mon discours vous paraît donc bien affreux ?

— J'aurais pu ne pas trouver le décret bon, et le notifier encore ; mais si je l'avais trouvé injuste, j'aurais donné à l'instant ma démission, et je ne serais pas allé au Temple. C'est votre discours qui a fait incliner rapidement la balance de la justice nationale du côté de la mort ; et c'est le discours de Barrère qui, après avoir

compté tous les poids, les a fixés du même côté. Voulez-vous que je vous dise sans restriction tout ce que je pense de votre discours?

— Oui.

— De tous ceux qui ont été prononcés dans la même affaire, c'est, sans aucune comparaison, celui qui m'a le plus frappé. L'idée qui sert de base et de fondement à toutes les autres est inattendue, elle frappe d'étonnement le jugement de celui qui lit ou qui écoute ; le style en est hardi et élégant, plein de mouvements et d'heureuses transitions : il y a là un talent rare; mais la logique m'en paraît, je l'avoue, trèsextraordinaire et fausse. Vous prouvez trèsbien qu'on pouvait tuer légitimement Gapet au 10 août dans le château ou dans la loge du logographe, où il s'était réfugié : c'était le droit de la guerre ; mais le droit de mort que donne la guerre ne s'étend pas au delà du combat : à l'instant où le combat cesse, le droit cesse aussi. Il n'y a que les Tar tares qui croient avoir le droit de passer les prisonniers au fil de l'épée, et que les sauvages des forêts du nouveau monde qui croient avoir le droit de les manger. Votre discours pourra être un modèle d'éloquence, mais il sera aussi un exemple de

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