CHAPITRE SEPTIÈME
les Anglais veulent être libres. Sans cette agitation, dont les heureuses secousses sont peutêtre nécessaires au climat et au tempérament profondément mélancolique des Anglais, sans cette espèce de jeu où la crainte et l'espérance lesremuent et ne les tourmentent pas, ilsregarderaient moins à leur constitution, ils l'observeraient et la connaîtraient moins; les Anglais s'observeraient et se connaîtraient moins euxmêmes. Là, l'esprit de parti, qui empêche peut-être la constitution de se perfectionner, la maintient donc, et il verse dans tout le corps de la nation les lumières sinon les plus vives, au moins les plus indispensables.
Voyez, au contraire, les effets terribles que produit l'esprit de parti lorsqu'il jette de profondes racines dans une république avant qu'elle ait un gouvernement : ouvrez l'histoire de Florence par Machiavel, et vous frémirez. Là, comme la constitution n'est pas formée encore et que les citoyens se sont divisés en y travaillant, il n'y a dans les querelles aucun point fixe, distinct, immuable : les partis ne s'attachent pas à des pouvoirs différents delà constitution, ils s'acharnent les uns contre les autres; on ne combat plus bientôt pour savoir quel principe
Î3l MÉMOIRES DE GARAT.
OU quel ressort doit prédominer, mais pour savoir quelle famille dominera. Quand l'une est exterminée ou a fait sa paix , la guerre recommence entre d'autres familles. Personne ne connaît les vues de ses ennemis, peu de gens connaissent leurs propres vues : on n'en a point , on n'a que des passions ; mais précisément parce qu'on n'a point de vues, on s'en prête réciproquement, et ce sont toujours les plus horribles , c'est-à-dire les plus criminelles envers la république. Comme les partis succèdentperpétuellement à des partis , comme ils se divisent et se subdivisent, le moment ne tarde pas d'arriver où il n'y a plus d'union même entre les membres d'une même faction ; la nation entière est dissoute, les partis même sont dissous : on n'aperçoit que des individus errants les uns à côté des autres avec frayeur et fureur, jetant les uns sur les autres des regards tremblants etmenaçants. On ne porte plus l'arme des batailles, le glaive, mais l'arme des assassinats, le poignard. Toute vérité et toute morale ont disparu : chaque parole est un mensonge, chaque action est un vice ou un crime. Le génie même, trompé par son guide le plus fidèle, l'expérience, regarde la justice comme une chi-