EPISTRE
bien faire. Si ces capitaines fussent esté empereurs , ils eussent eu de mesmes ou de p'us grandes victoires qu eux : et si ces monarques fussent esté en leurs places', ils eussent esté bien empeschés. Il faut considérer non seulement les actes, mais avec quels moyens ils réussissent: plus la vertu est contrainte et forcée , plus il y a d'honneur et de conduite. Les peuples voyent mouvoir les machines sans considérer les ressorts qui les agissent; il y a péril à les dire , et encore plus à les escrii*e. La malice , la monter ic des uns , T ignorance et flaterie des autres , me violentent à passer sur ces considérations , et à escrire , non toute la vérité , mais ce que le temps me peut permettre , sans aucun mensonge , sans vindicte , comme les Huguenots qui changent les batailles de Cerisolles , Renty, Jarnac et Moncontour en rencontres légères , et estent Thonneiu* à la France^ le pensant faire perdre à H. de Tavannes , qu'ils ont eslevé au lieu de Fabbaisser, en profanant son nom parmy les confusions d'infinies gens de peu , desquels ils font mention , qui l'eussent plustost obscurcy qu'esclaircy. C'est l'honneur de Caton que l'on demande pourquoy, parmi mfinis autres , sa statue n'a esté érigée ?
La chronique angloise ne parle bien de la françoise , ny l'huguenotte de la catholique , et ceux qui sont gagnés des princes, estans leurs mercenaires, flatent leurs fantasies , et de folie imprudente font un conseil de prévoyance selon la fortune; à Texemple des commentateurs d'Homère , qui donnent Ja géhenne à ses conceptions , leur font prévoir ce à quoy il ne pense jamais, et sont d*au(ant plus blasmables qu'ils escrivent ce qu*ils ne croyent pas eux-mesmes ; et , comme dit Tacite^ les uns par flaterie^ dons et timidité, ont trop loué , les autres par haine , passion et envie trop blasmé , et tous disent peu de vérité.
J'excuse Du Bellay, Montluc et La Noue d'avoir escrit d'eux-mesmes , considérant la malice susdicte : un moyne dans un cloisire ,
un ministre dans Genève , n'escrivent que sur de faux rapports. Quelle présomption de faire des livres remplis des conseils d*Estats et des combats! les uns se sont faits secrets , et partant non sceus , les autres mal rapportés. Ces escrivains font donner des advis aux conseils d'Estat à l'aventure, comme ils jugent par l'événement qu'il devoit avoir esté , ce qui est souvent tout au contraire ; de vingt qui reviennent d'un combat, deux ne s'accordent du commencement , du milieu , ny de la fin , et le racontent difleremmeut. Celuy que Ton disoit au roy Charles avoir donné un coup de pique au dessus de la bresche de La Rochelle , s*es(oit caché dans un gabion : tant y a-il d'incertitude aux rapports et aux nouvelles! Cest aux théologiens de faire des livres de la religion, aux jurisconsultes des loix, aux gens d'Estat des conseils , et aux capitaines des batailles. La narration d'un vaillant expérimenté est différente des contes de celuy qui n*a jamais eu les mains ensanglantées de ses fiers ennemis sur les plaines armées.
L'ancienneté de la race , le temps que M. de Tavannes a servy , durant le règne du roy François I jusques à la mort du roy Charles IX , m'a conti'aintde faire un sommaire en gros d'aucuns passages de Thistoire jua<|nes en l'an 4573 , non pour contredire rhistoriaii, m'en reconnaissant incapable , mais pour y avoir esté forcé ; faisant mention de Iny en tant de lieux , il a fallu que j'en aye escrit. Et ce sujet remarquable m'a porté à des considérations et conceptions que j'ay trouvé à propos d'escrire ; et y ay entremeslé aucunesfois quelque chose de moy-mesme , plus à ce que vous , mes enfans et neveux , suivies ou évitiez la bonne ou mauvaise fcnrtuney que pour louange que j'en désire ; non plus que je me soucie de ce qu'on en poinra dire. Pourveu qu'il vous profite , j'auray atlaint le but auquel j*aspirois pour vostre utilité , au bien de la patrie , à l'honneur de Dieu , que je supplie faire prospérer vos bons desseins.