‹ Mémoires de Gaspard de Saulx-TavannesChapitre 76 sur 224 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

armes françoises , à eux tousjours formidables et suspectes , eurent crainte que ceste ville , qui est sur leurs advenues vers la mer , né tombast es mains des François , et firent infinies instances à domp Ferrand , à ce qu'il fist un fort à l'entour de cest hermitage , assez suffisant pour loger la garnison qu'il y faudroit tenir. Eux , voyans que la chose prenoit trop long traict , offrirent de contribuer jusques à deux mille escus pour en faire le bastiment. L'argent desbourcé , on y mit la main en telle diligence , que le fort fut dressé , en moins de deux mois , de chaux et de briques, et bien flanqué. Le mareschal donc , auparavant que disposer les batteries , voulut luymesme recognoistre et la ville et le fort; l'ayant faict,il trouva qu'en s'adressant pre mieremcnt à la ville , ce seroit se mettre en peine de faire deux batteries au lieu d'une seule , jugeant que le fort ne seroit pas plustost prinsque la ville à laquelle il commandoit aucunement ne se rendist. Les seigneurs et capitaines ayans conclud de mesme , il fut commandé à Bonnivet de Taller assaillir à la faveur de six pièces qui furent montées et logées à force de bras : si tost qu'elles commencèrent à tirer dans ces murailles nouvellement faictes, et qui n'estoient gueres fortes, ni terre-planées, elles commencèrent à se briser en divers endroicts , mesme du costé de rentrée d*iceluy , où il n'y avoit pas six pieds de profondeur de fossé : ce qu'ayant recognu le baron de Chepy , il donna droict à un des flancs avec la hallebarde pour les estoupper et donner aux siens le combat et Tentrée plus asseurée ; mais il fut rudement repoussé , ayant eu le bas des mâchoires à demy emporté d'une arquebusade. S'estant , luy et les trouppes , retirés avec perte de trois soldats seulement , la batterie fut si vivement renforcée , tirant d'un costé du bas et de l'autre du haut de la roche au dedans du fort, que> le diX'Septiesme jour d'avril , n'estans secourus et ayans plusieurs blessés , ils se rendirent à bagues sauves. Le comte Bas , chef de la place , ayant eu la teste emportée d'un coup de canon , apporta grand espouvantement parmy les siens. En ceste faction nous y pcrdismes seize ou vingt soldats^ que morts, que blessés,

MÉMOIRES DE BOÏVIN DU TILLARS.

Par rinconvédietit qu'apporta la mort du chef de la place , apprennent les capitaines à bien et diligemment pourvoir et accommoder ce qui est nécessaire , et non pas à se precijpiter , eux et le service du maislre aussi , par une valeur inconsidérée , et qu*il se faut mesnager plus soigneusement dans une place qu'à la campagne , qui peut recevoir nouveau chef, et non la ville asssiegée.

Les choses ayant esté ainsi heureusement demeslées , le mareschal fist sommer le sieur leronime Sac , gouverneur de la ville , de la rendre , sur peine que tout seroit mis à feU et à sang. Il fit le sourd , et , par les escarmouches et combats qu'il dressa , donna assez h cognoislre qu'il ne la quitteroit sans coup fraper. Ce fust un acte qui peut aussi tost estre réputé à témérité et inconsideration , qu'à valeur et magnanimité de courage , attendu que , bien qu*iceluy leronime Sac fust un personnage fort brave et vaillant , si ne se devoit-il pas roidir à tenir une place assez mal fortiBée contre gens victorieux , et qui ovoient à commandement le cbasteau qui la battoit en ruyne.

L'artiAerie fut dressée et la batterie commencée ; mais ayant tiré environ quatre cens coups et commencé bresche , l'ennemi demanda à parlementer : le mareschal députa Bonnivet pour traicter avec luy. Il fust en fin résolu que la place seroit remise au roy , avec l'artillerie et munitions, et que les gens de guerre sortiroient bagues sauves , enseignes desployées et tabourin sonnant.

Le capitaine Loup, qui commandoit aux gardes du mareschal , y fut laissé pour gouverneur : si l'armée de Tennemy ne se fust lors jettée en campagne , la composition n'eust esté si favorable (|u'elle fut , ores qu'il y ait une douceur et humanité fort louable à ne tirer du vaincu que cela mesme qu'en pareil cas nous pourrions nous mesmes désirer.

Le huiiiosme Jour de février loo3, le roy eut advis qu'il estoit arrivé à Abbeville un marchand anglois allant à Rouen , qui estoit party le mardy devant de Londres , et dit qu'il y avoit environ cinq ou six jours que le duc de Nortfolc estoit party du lieu où estoit la royne d'Angleterre, pour venir trouver

M. Hoyct , qui estoit accompagné d'un bon | esté mis prisonnier en la tour de Loûdrei

nombre d* Anglois , comme anssi Jime bonne trouppe d'Espagnols; et s*estans rencomrés près Rochestre , que les Anglois qui estaient du costé dudict duc luy déclarèrent finrt ouvertement qu'ils ne vouloyent point combattre contre ceux de leur nation , et que là dessus ils commencèrent à charger l^icts Espagnols , tous lesquels furent defaicts par hdicte trouppe de M. Hoyet : quoy voyant , le duc de Nortfolc fut contrainct de se sauver; tous les Anglois qu'il avoit avec luy demeorerent avec M. Hoyet.

Que Hoyet est de présent , avec vingt ot trente mil Anglois , dedans les fiaalx-bomfS de Londres , et que la trouppe qui croist de jour à autre , disans qu'ils veulent défendre leur couronne et mourir tous , avant que de permettre que les Espagnols entrent dm leur pals.

Qu'il est venu grand nombre de gentils* hommes des païs de Cornouaille et d^Yorck, qui ont offert audict M. Hoyet de foire venir gens de leur pais, s'il cognoit quMl en teï besoin pour le maintien de leur liberté.

Que la royne , estant à Londres , a ttiuM plusieurs fois à M. Hoyet qu'il ne se depô^ tast de ceste entreprinse , et qu'elle Iny fÊtdonnoit la faute que il avoit commise eofein elle ; à quoy il avoit respondu qu^ii ne la vosloit oflenser , mais simplement défendre h couronne jusques à la mort.

Que la royne envoya quérir millort ikr rondel , et qu'elle luy demanda quelle fiort^ resse de son royaume estoit la plus asseàrée pour elle. A quoy il respondit que fort votaitiers il le luy diroit , pourveu qu'elle luy permist d'en dire librement son opinion : ce qu'elle luy accorda. Quoy faict, le mifkirt d'Arondel luy dict que la meilleure et la plos seure forteresse qu'elle pouvoit choisir en son royaume , c'estoit d'appaiser son peuple et regagner le cœur des subjccts , et que tors tout seroit fort pour elle : ce qu'elle troan fort mauvais , disant qu'elle ne vooloit plus de tel conseil que le sien.

Que le duc de Suffolc s'est absenté de b cour , et dicton qu'il se devoit joindre rftc M. Hovet.

Qu il est bruict que millort Courtenty a

,j LIVRÉ QUATRIÈME.

î Tevesque de Vînchesire s'en est fiiy. > le conseil de ladicte royoe a est plus e millort Payen, Cbesnay el Coban.

I lous les autres grands seigneurs qui eol ledlct Hoyet se sont retirés en leurs 15, chasteatjx et forteresses, pour de- I leur pals et leurs gens s'il en est

le comte d'Aîgmont et ceux qui esallés avec luy en Angleterre ont failly îiaés, et n'osent plus bouger de leur

1 est grand bruict que madame Elisasœur de la royne , s'est retirée au païs

lies.

remotion est si grande et si commune lie TAngleierre , qu'il n'est plus en la ice de la royne d'y remédier par autre I que de rompre du tout le mariage du d'Espagne et d'elle , el espouser un or de son pals.

Jant que ces exécutions se faisoient, Ferrand assembloit son armée, soit enir au secours , ou pour nous coupemin sur la retraicte qu'il faloit faire dînent , et par le passage de la rivière ire, assez furieuse et sans pont. Et a, l'ennemi envoya devant dom Alvaro ide, maistre de camp, gênerai des Este, avec douze cens hommes , pour nous r pendant que le gros marchoit. Il donna m pont des Molieres , à demy lieue du- !ve , où il fut rencontré par le sieur du Iq Fort , Poitevin , lieutenant de cent es d'armes du mareschal, snivy de j ou cinq cens , que picquiers , que arisiers , conduicts par Laval , qui avoicnt kïïi commandement de si vivement rdans les ennemis qu'ifs leur fissent le pont , comme ils firent , regagnans (teaux, ayans perdu environ quatre hommes , et nous sept tant seulement, i hommes d'armes blessés, nareschal cependant faisoit diligcnter s, à fin qu'elle eust passé l'eau au chasuparavant que l'ennemi estimast que ussions seulement deslogés ; car , s'ils ussent trouvés embarrassés des desora des craintes qu'il y a tousjours sur traiccesy mesmes au passage desri-

vieres, nous n'en eussions pas eu si boit marché que nous eusmes. Les soldats, animés de la propre présence de leur gênerai prudent et intrépide , ne daignèrent passer sur un pont de charrettes, qui avoit esté dressé toute la nuict , ains François , Suisses et Italiens, à l'envy l'un de l'autre , passèrent quasi tous ù gué ; et , à mesure qu'ils mon> toient sur la campagne aii delà des rives de la rivière, ils se mettoient en bataille, crians : Combat! combat! Sut ce propos ^ faict à notef qu'au mesme instant que nous demeslions si hastiveipent nos fusées , et que Tarmée traversoit ainsi la rivière , domp Ferrand , qui s'estoit jette en campagne pour avoir curée , dépescha un trompette au mareschal , sous couleur d'avoir raison de quelque desordre commis dans les terres imperialles , mais en eflect pour recognois^e à quoy nous en estions : auquel en peu de mots il commanda de s'en retourner plus hastivement qu'il n'es* toit venu , et qu'il dict ù son maistre qu'il né s'estoit pas levé si matin que luy, et que too*tesfois s'il s'advançoit tant soit peu , qu'il lé trouveroit en campagne raze, la picque an poing , pour luy faire raison de ces desordres et demandes : ce que le sieur domp Ferrand ayant entendu par le trompette et par ceux qu'il avoit sur les champs , et que nostre diligence l'avoit prévenu, il tourna bride vers Cairas sans entreprendre lors aucune chosd digne de mémoire. De cesfe heureuse et tant honorable retraicte on doit apprendre que là veue des ennemis ne doit jamais esbranler \t capitaine gênerai , qui a le jugement sain » que commettre jamais tout à un furieux combat , si l'évident péril et ruyne de l'armée ne l'y forcent de tous poincts ; et à la vérité , s'il a l'asseurance et le jugement bon , il en viendra à bout et à son honneur, mesmes s'il rejcete l'opinion d'un tas de gens qui sçâvent mieux caqueter que combattre en ces nécessités , où il n'est permis de faillir deux fois , embrassans , comme elles font , la conséquence du total.

Le mareschal , ne désirant rien plus que de porter la domination du roy jusques aux portes de Gennes et de Savonne , et dans elles-mesmes aussi s'il eust eu dequoy, afin de foire diversion des guerres de Paime et de France,

MÉMOIRES DE BOYVIN DU VILLAIVS.

ju{;ea que s*il pouvoit joindre à la prinse de Ccve celle de Courtemille , que elle lay ser- Yîroit de planche fort opportune pour radvancernent de ses desseins, on, à defiiut d'iccux, de tenir les ennemis en crainte et en despence, et se prévaloir de trente lieues de pals que la conqueste de ces deux places luy pouvoit donner. Il fit donc ses appareils pour aller assaillir Courtemille à six lieues de Savonne. Geste place est située en une vallée, et toutesfois sur une montagnette au pied de laquelle il y a deu\ petites villes , l'une joincte au chasteau , et Vautre au delà d'un ruisseau qui passe entre les deux villes, qui sont conjoinctes toutes deux par un pont de pierre : la première , qui est embrassée du chasteau , esioit assez bonne , et Taulre médiocre. Tout le pais des environs ne sont que montagnes , les unes de facile accès , et les autres assez aspres , pleines de chastai- {^ners: de sorte que la pluspart du temps il faloit que rardllerie fust montée et descendue à force de bras. Les soldats , tant françois que suisses , n'espargnerent les leurs à ce faire , la gloire et le pot de vin estans attachés à leur labeur. Toutes difllcultés surmontées , Tarmée et Tartillerie passèrent le dernier d'avril , et de pleine arrivée la fanterie donna dans la première ville, qui fut emportée à vive force , ores que deux cens , qu'Espagnols , qu'Italiens , la défendissent. . La nuict ensuivante le maresclial fit loger quelques pièces pour baitre l'autre ville, pour après plus aisément assaillir le chasteau , jadis basty par les Romains et appelle Curia Emiliana. AU poinct du jour Fartillerie joua si bien son personnage , que en moins de trois heures il y eut bresche raisonnable. Bonnivet , qui lenoit les trouppes prestes pour donner dedans, ne peut retenir les soldats qu'ils ne donnassent aussi-tost à la bresche , qui ne fut gueres dispulée par les Espagnols sur Tesperance de la retraicle que le chasteau leur presentoit. Il y en demeura toutesfois environ soixante, que morts, que blessés, tant à la bresche que a la fuitte.

L'armée estant toute bien commodément logée dans ces deux villes pleines de vivres , le chasteau , grand , spacieux et bien flanqué , fut recogneu avec beaucoup de peine cl de

hasard , tant les arquebusades et mous des pleuvoîent dru et menu, mesm( l'ennemi estant sorty à l'escannouct nous perdismes quatre soldats et i blessés. Il fut trouvé plus fort et flanqué qu*on n'esperoit pas; la di augmenta toutesfois le courage à un c et par ainsi la batterie fut comment coslé de la première ville, la mura descouvrant mieux de ce costé là que seconde attachée audict chasteau ; il 1 environ douze cens coups de canon , < rent peu d'ell'ect, cest endroit estant le plus fort et le mieux remparé. Il ceste cause , advisé de la remuer du c la montagne, quelque pénible qu'elh estimant le mareschal, comme il se depuis , que Tinaccessibilité du lieu I rendu plus négligemment remparé. T< nuict les grands, les moyens et les travaillèrent si courageusement à ren à monter l'artillerie à force de bras , poinct du jour huit canons se trouvère gés, gabionnés et plateformes, et coulevrines par le bas de la ville poui tre les défonces. Tout tira de telle fi sans intermission , que sur le midy il forme de bresche en ce haut qui n'estoi remparé , et si il n'y avoit point de ter dans pour le pouvoir faire. De manie l'ennemi, estonné de ceste diligence nécessité des vivres et de nulle espéra secours , ainsi qu'on consultoit pou à Tassaut, donna la chamade, qui fi pondue ; et sur ce , les armes faisan ceance , un gentil-homme se monstra muraille , qui demanda à parlement sieur de Richelieu , lieutenant de Boi y fut envoyé, et moy avec luy. Tant fi venu et disputé , que finabicment la pi: rendue à bagues sauves , rartillcrie et 1 nitions demeurans aux victorieux. Il so la place environ quatre cens homme armés.

La rcmonslrance que j'ay cy-dcvant de rimporlauce de la place , donna oc au mareschal d'y séjourner environ troi mainos, pour la faire si bien rempa pourvoir , (juc l'ennemi perdist espérai la pouvoir reprendre qu'avec grande

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