‹ Mémoires de Godefroi Hermant sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 2)Chapitre 104 sur 432 · LIVRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE XV

qu'elle épargnât avec tant de réserve et de retenue un ennemi public de la hiérarchie et de l'autorité pastorale. On attribua une si étrange inégalité à la nouvelle confédération que les docteurs avaient faite avec ces Pères, et on n'eut pas de peine à croire que leur traité secret portait toutes les conditions d'une ligue offensive et défensive dont on ne pouvait se promettre pour l'Église que de très grands maux. Cette iniquité fut consommée par la nomination qu'elle fit de M. Hallier pour dresser l'acte de ce prétendu formulaire hiérarchique. Car que pouvait-il faire en cette rencontre que de concert avec les Jésuites, qui avaient enlevé son amitié par des menaces, et le tenaient attaché à leur compagnie par des intérêts particuliers qui ne devaient nullement toucher ce docteur épuisé de forces de corps et d'esprit, et qui était plutôt en état de se disposer à l'extrême-onction qu'à l'onction épiscopale. Voilà ce que les passions de l'homme causent dans l'Église de Dieu. Mais Dieu se jouera à son tour de ceux qui se jouent de son Église, et il est à craindre qu'il n'épargne pas ceux qui épargnent sa vérité par des considérations basses et toutes humaines.

Il y avait eu quelque négociation secrète pendant les derniers jours du mois de juillet chez M. le nonce, qui semblait être assez bien disposé pour procurer la paix à l'Église. Mais cette légère tentative ne fut pas de longue durée, soit que ceux que l'on voulait engager doutassent du pouvoir de cet officier du pape, soit que tout le monde ne fût pas entièrement convaincu qu'il eût d'aussi sincères intentions que le croyaient quelques particuliers qui avaient tait comme d'eux-mêmes quelques démarches pour entrer en traité d'accommodement avec lui.

Ce fut donc dès le vendredi premier jour du mois de septembre que l'Assemblée générale du clergé de France commença à faire son rapport par la bouche de M. de Marca, archevêque de Toulouse, assisté de M. de Montauban, de tout ce qui s'était passé depuis la constitution d'Innocent X, en 1653, 1654, et 1655. Et comme ces deux commissaires en avaient apporté une relation toute dressée, ils en firent la lecture, aussi bien que de la constitution du feu pape Innocent X, de son bref et des lettres de l'Assemblée. Avant que d'en délibérer, on voulut régler un incident

de quelques actes que les agents avaient remis entre les mains des commissaires. Sur quoi M. l'archevêque de Toulouse dit que pendant la tenue de l'Assemblée de 1654, qui résolut que la doctrine de Jansénius sur la matière des cinq propositions était condamnée par la constitution, MM. de Sens et de Gomminges, après avoir dit qu'il appartenait au pape d'interpréter sa constitution, et que l'on ne pouvait être assuré de son vrai sens jusqu'à ce qu'il se fût expliqué, ils demandèrent à la compagnie de trouver bon qu'ils fissent deux actes de déclaration dont ils expliquèrent la substance en peu de paroles; qu'après la séparation de cette Assemblée de 1654, ils remirent trois actes entre les mains de M. l'abbé de Villars, agent, et qu'ils en retirèrent les extraits,, desquels on pouvait apprendre le contenu par la lecture qui en serait faite, bien plus que par le rapport. L'abbé de Gorbon, secrétaire de l'Assemblée, en fît la lecture dans l'instant par l'ordre qu'elle lui en donna.

Le premier de ces actes, daté du 8 avril, contenait la déclaration que M. de Sens disait avoir été obligé de faire pour arrêter certains ecclésiastiques de son diocèse; savoir que la doctrine de saint Augustin touchant la grâce, le librearbitre et la prédestination n'était point condamnée par la constitution du pape, et qu'en s'y soumettant, comme il avait déjà fait, avec messeigneurs ses confrères, et souscrivant à la résolution qui avait passé par pluralité de voix, pour ne s'éloigner pas du respect qu'il devait à l'Assemblée, ni de l'esprit d'union et de paix qui devait être inviolable dans l'Eglise, il n'entendait point qu'il fût préjudicié à la doctrine de saint Augustin sur la matière de la grâce, de la prédestination et du libre-arbitre.

Le 2me acte du même jour était celui de Monseigneur l'évêque de Comminges, qui disait que pour empêcher le mauvais dessein de quelques docteurs qui disaient que la doctrine de saint Augustin était condamnée par la constitution, il était obligé de déclarer qu'en se soumettant, comme il avait déjà fait, à la constitution avec tous messeigneurs ses confrères, et souscrivant à la résolution qui avait passé par la pluralité des voix, pour ne [pas] s'éloigner du respect qu'il devait à l'Assemblée, ni de l'esprit d'union et de paix qui devait être inviolable dans l'Église, il n'entendait point que ni la constitution, ni la résolution présente de

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l'Assemblée préjudiciassent à la doctrine de saint Augustin sur'la matière de la grâce, de la prédestination et du librearbitre.

Par le 3me acte, qui était du 9 avril, M, de Sens déclarait que pour éviter qu'on ne lui rendît de mauvais offices auprès de Sa Sainteté sous prétexte qu'il avait eu un avis différent de celui qui avait passé à la pluralité des voix, il déclarait que comme il souscrivit à la résolution de l'Assemblée, encore qu'il n'eût pas été de l'avis qui avait passé à la pluralité, pour ne pas s'éloigner du respect et de la véritable union qu'il devait avoir avec les prélats qui la composaient, il ne manquerait point aux devoirs qu'il devait à Sa Sainteté, protestant qu'il se soumettait à la constitution et la reconnaissait entièrement. M. l'évêque de Comminges adhérait à cet acte qui était signé des deux.

Après la lecture, M. de Sens dit qu'il lui était aisé de justifier son procédé, tant par la nécessité qu'il avait d'empêcher les mauvais desseins de quelques ecclésiastiques de son diocèse, que par d'autres moyens qu'il allégua. On fit ensuite quelques réflexions sur ces actes, et l'on trouva bon que l'on ferait une conférence particulière avec M. de Sens. On en pria MM. de Toulouse, de Limoges, de Montauban, de Rennes et de Rodez, qui furent chargés de faire leur rapport à l'Assemblée le lendemain.

Cette conférence, dont le procès-verbal ne fait nulle mention, se fit ce jour-là même chez M. le prince de Conti, où les choses étant discutées, M. de Toulouse dit qu'il fallait s'aveugler volontairement pour soutenir que les cinq propositions n'étaient pas dans Jansénius. M. de Sens répondit qu'il était prêt d'entrer dans cette croyance pourvu qu'on les lui montrât en lui citant les endroits et les pages, étant assuré que ni M. de Toulouse ni aucun autre ne le pourrait faire. MM. de Toulouse et de Rennes lui répliquèrent que c'était une chose insupportable qu'après que le pape et tous les évêques avaient déclaré que la doctrine de Jansénius était condamnée dans les cinq propositions, on en voulût encore douter, et qu'on allât même jusqu'à dire qu'elles n'y étaient point, et que la doctrine de cet auteur n'était pas condamnée par cette constitution; qu'enfin le roi voulait que la constitution et le bref passassent de la sorte, et que l'Assemblée était dans la résolution de donner cette satisfac-

tion à Sa Majesté; et que, pour ne point se départir de ses ordres, elle procéderait contre ceux qui la composaient, les déclarant incapables de faire aucune fonction, et les excluant de toute voix active et passive pour tout le reste du temps qu'elle durerait; que l'on procéderait même selon les règles du droit contre les rebelles par leur déposition et par la privation de leurs charges, offices et bénéfices ecclésiastiques.

Il est étrange qu'un homme aussi éclairé et aussi généreux que M. de Sens était estimé l'être dans le monde se laissât abattre par cette menace, et que, ne considérant que la disposition présente de la cour et du clergé, il oubliât tout ce qu'il avait fait, dit, écrit par le passé. Un changement si subit paraîtra inconcevable, et on ne pourra comprendre que, ne s'agissant que d'un fait non révélé, il consultât moins les témoignages de sa conscience qui le convainquaient de toutes les nullités et faussetés de cette affaire, dont il était instruit par le détail depuis tant d'années, que la mauvaise volonté de ces confrères qui le voulaient déshonorer en le contraignant de donner des marques de son inconstance par un désaveu solennel d'une vérité qui ne lui était que trop connue. Cependant, comme si toutes ses anciennes idées eussent été effacées en un instant, il couvrit ce changement si honteux du spécieux nom de la paix, et dit que plutôt que de faire schisme, il révoquerait même par écrit les actes dont l'Assemblée se plaignait.

En effet le lendemain, 2me jour de septembre, étant venu avec les autres à l'Assemblée, il dit qu'il se départait des actes de déclaration qui avaient été lus le jour précédent, et après que l'on eut fait la lecture du projet que les commissaires avaient arrêté, il dit pour s'y conformer qu'il se soumettait sincèrement à la constitution de Notre Saint Père le Pape Innocent X, selon son véritable sens, expliqué par l'Assemblée de Messeigneurs les prélats, du 28 mars 1654, et confirmé depuis par le bref de Sa Sainteté du 29 septembre de la même année, non seulement pour ne point s'éloigner du respect qu'il devait à i'Assemsemblée et de l'esprit d'union et de paix qui devait être inviolable dans l'Église; mais aussi, à cause qu'il s'y croyait véritablement obligé en conscience. Et d'autant que Messeigneurs de l'Assemblée avaient jugé que les décla-

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