LIVRE III
l'Université, quand il lui donna cet avis de ces écrits du P. Héreau ; mais il ne le fit qu'avec toutes les précautions d'un homme qui tremble de peur et qui ne veut pas s'attirer la haine d'une compagnie vindicative, avec laquelle nous lui verrons prendre à l'avenir une liaison fort étroite. M. de Saint-Amour, étant convaincu d'une part de l'importance de la chose, et connaissant de l'autre l'esprit des Jésuites, qui ont des tours et des détours pour nier les faits les plus constants et se mettre à couvert de tout par leurs artifices et par leurs intrigues, crut que pour rendre le fait incontestable il fallait l'autoriser par une information juridique. Et pour cet effet, ayant su que quelques religieux de l'ordre de Saint-Augustin, qui demeuraient au collège du Mans, avaient pris les leçons du P. Héreau et avaient encore les écrits dent M. Grandin lui venait de fournir les extraits, il prit la résolution d'y faire une visite dans les formes, et après une requête répondue par M. le lieutenant civil, il s'y fit assister, le 20 août 1643, par le même commissaire Charles qui l'avait déjà accompagné dans la visite du collège de Marmoutiers.
Ayant trouvé dans ce collège un religieux nommé le P. Vallée, chanoine régulier de la congrégatien du Sauveur en Lorraine, de qui M. de Saint-Amour avait emprunté un cahier des écrits qu'il avait pris sous le P. Héreau, ce recteur lui dit qu'il y avait trouvé des propositions bien hardies et difficiles à soutenir; mais le P. Vallée maintint que cette doctrine était bonne et recevable, apporta même des instances pour la soutenir, et dit que ceux qui l'avaient dictée ne l'avaient pas fait sans avoir de bonnes raisons pour la défendre. 11 avoua les avoir écrites sous le P. Héreau qui enseignait les cas de conscience dans le collège de Clermont, et qu'il y avait deux ans qu'il avait dicté ce traité. Il s'engagea d'écrire à son compagnon sur la difficulté d'un mot qui était dans ce cahier, qu'il déclara aimer mieux perdre que de signer ce procès-verbal, ayant intérêt qu'il ne fût pas parlé de lui à cause qu'il y avait grande communion entre les Jésuites et ceux de son ordre, en son pays de Lorraine; que c'étaient eux qui enseignaient ses confrères, et que comme ils étaient dans les mêmes sentiments, il ne les voulait pas trahir. Il ajoutait à cette considération que quand les Jésuites saluaient en Lorraine qu'il
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les aurait trahis et découverts, non seulement sa personne,
mais lous ses confrères et son ordre eu pâtiraient, et qu'ils ne pourraient pas se garantir des mauvais traitements que les Jésuites seraient capables de leur faire. Mais que pour y remédier, s'il lui faisait le déplaisir de parler de lui, il s'en irait excuser à un des Pères jésuites à qui il exposerait de quelle manière il aurait été surpris et comment on l'aurait engagé malgré lui à les découvrir.
Les deux articles des écrits du P. Héreau contenus dans ce procès-verbal portaient ce qui suit dans la version française qui en fut faite en ce temps-là :
« 8. Savoir si tu tâches de détracter de mon nom, par fausses accusations vers un prince ou un juge, ou des gens d'honneur, et que je ne puisse en aucune façon détourner cette perte de ma renommée, sinon en te tuant en cachette, si je le puis faire licitement? — Bannes' l'assure, p. 64, art. 7, doute 4, ajoutant qu'il faut dire le même quand le crime serait véritable, pourvu qu'il fut caché, de telle sorte qu'il ne le pût découvrir selon la justice légale. Sa raison est : parce que si tu veux offenser mon honneur ou ma réputation avec un bâton ou en me donnant un soufflet, je le puis empêcher par les armes. Donc il en est de même si tu tâches de m'offenser par la langue, et que je ne le puisse autrement [empêcher], sinon en te tuant, cela importe peu ce semble, vu que tu me nuirais également de la langue comme d'un autre instrument. Et après*, le droit de se défendre s'étend à tout ce qui est nécessaire à un homme pour se garantir de toute injure. Il faudrait toutefois avertir auparavant le détracteur de cesser, et s'il ne le voulait pas, à cause du scandale, il ne le faudrait pas tuer ouvertement, mais en cachette.
« 9. Savoir s'il est permis à chacun de tuer celui qui a l'autorité légitime de régner, mais qui en abuse à la ruine du peuple ? — Je réponds que non, et qui assurerait opiniâtrement le contraire serait hérétique, comme il est porté en la session 15 du concile de Constance, qui condamne cette proposition : Un tyran peut être tué licitement et méritoi-
1. Dominique Bannes ou Baùez (1527-1604), dominicain espagnol, fut quelques années le confesseur de sainte Thérèse.