LIVRE Vîl
noire volonté a encore besoin de la grâce efficace pour faire les bonnes œuvres, et qu'elle ne peut jamais nous suffire pour le salut. De sorte qu'à parler proprement, il n'y a point de grâce qu'on doive appeler suffisante, que celle qui est efficace par elle-même.
Ils vinrent ensuite au détail de plusieurs passages de saint Thomas, et dans la conférence qu'ils eurent sur la manière par laquelle la grâce détermine la volonté, le P. Gaborens lui proposa un argument que le jacobin éluda par cette distinction qui ne peut être comprise que de fort peu de personnes : Que Dieu était bien premier mouvant, mais non point premier efficient. Après quelques autres entretiens de cette nature, il se sépara de lui le plus civilement qu'il put, mais avec peu de satisfaction.
Il crut que saint Augustin serait traité plus favorablement par ceux qui faisaient profession de vivre sous sa règle; mais étant allé dans un couvent d'augustins,il reconnut que ce saint docteur n'y étaitpas plus honoré, car un professeur en théologie de cette maison qu'il connaissait l'ayant prié de manger avec lui au réfectoire,, le P. Gaborens lui dit par manière d'entretien qu'il était fort étonné de voir les divisions qui étaient dans Paris et dans les autres villes de France touchant la doctrine de saint Augustin que M. d'Ypres avait rapportée avec une exacte fidélité, sans déterminer ce qu'on l'on en devait croire. Ce religieux lui demanda aussitôt s'il n'était point janséniste, et lui protesta que s'il eût su qu'il l'eût été, quelque habitude qu'ils eussent ensemble comme étant de même pays, il l'aurait fort mal reçu, et ne lui aurait pas seulement donné un verre d'eau. Le P. Gaborens le voyant dans cette préoccupation, crut devoir s'accommoder à sa faiblesse et parler comme une personne qui cherchait seulement à s'éclaircir de la vérité sans avoir pris aucun parti. Mais cette retenue même irritant le zèle et l'aversion du P. augustin, il ne cessa pas durant le repas d'alléguer quelque chose contre la doctrine de saint Augustin, s'en expliquant avec tant de chaleur qu'il réduisit un de leurs frères à le prier plusieurs fois do quitter son discours et de finir la dispute. Néanmoins, le I*. Gaborens n'était pas si indifférent qu'il ne lui dît de temps en temps que les jansénistes lui répondraient telle et telle chose. Il lui représenta même qu'il s'étonnait de ce
qu'on ne combattait jamais la doctrine de M. d'Ypres qu'avec les mêmes armes que les hérétiques avaient employées contre la doctrine de saint Augustin, et le conjura de lui proposer quelque argument qui n'eût pas encore été proposé dans le temps de saint Prosper et de saint Fulgence : mais cet augustin n'entreprit pas l'impossible, et le récollet se retira.
Il alla ensuite chez les Révérends Pères Feuillants pour conférer avec le P. Dom Pierre de Saint-Joseph; mais on lui dit qu'il était malade, et cela l'empêcha de s'informer de lui comment il accommodait la doctrine de ses idées avec ses autres opinions touchant le moyen d'accorder la grâce avec le libre arbitre.
Etant allé à l'abbaye de Sainte-Geneviève, il y trouva dans ceux dont il eut la conversation beaucoup de science et de charité, et particulièrement dans celui qui enseignait la théologie (c'était le P. Fronteau), à qui il parla de la persécution qu'on lui faisait dans l'ordre des récollets à cause de la doctrine de saint Augustin. Ce chanoine régulier lui dit qu'on lui avait fait aussi quelque peine sur ce sujet dans le commencement, mais qu'il avait justifié ses écrits devant •son général par saint Augustin et par saint Thomas, et qu'il avait reproché aux Dominicains qu'ils n'enseignaient plus la doctrine de saint Thomas, et aux Gordeliers qu'ils avaient abandonné celle de Scot. Il lui dit encore qu'il avait déclaré que si on ne lui eût pas voulu permettre d'enseigner la doctrine de saint Augustin, il eût abandonnné les leçons de théologie, et que, depuis cette déclaration, on l'avait laissé en repos et en liberté. Gela fortifia beaucoup le P. Gaborens, et lui fît prendre la résolution d'imiter la conduite généreuse de ce Père.
Il ne trouva point aux Bernardins les théologiens qu'il y cherchait, dont on lui avait parlé avec beaucoup d'estime, comme de personnes qui enseignaient la véritable doctrine de la grâce. Il éprouva dans ces visites et quelques autres qu'il fit dans des maisons religieuses combien était véritable ce qu'on lui avait dit lorsqu'il était venu à Paris, que M. l'évêque d'Ypres avait rendu suspect saint Augustin à beaucoup de religieux, particulièrement à ceux qui mendient. Il fut traité chez eux de perverti, d'hérétique, de calviniste; au lieu de contenter le désir qu'il avait de