CHAPITRE XXIV
Divers ouvrages publiés en France pendant cette année pour et contre la doctrine de saint Augustin.
On publia divers ouvrages sur la fin de cette année, touchant les matières de la pénitence et de la grâce. La lettre latine de M. Hermant à M. de Sainte-Beuve contre Samuel Des Marets, ministre de Groningue, fut suivie de deux autres, dont la dernière traitait assez amplement de la transsubstantiation que ce calviniste avait attaquée dans ses notes sur le Catéchisme de la grâce.
On imprima à Angers vers ce temps-là un livre composé des passages de saint Augustin intitulé : Philosophia moralis chrisliana. Auctore Joanne Camerario. C'était le nom qu'avait pris le P. Martin, de l'Oratoire. Mais il n'y avait guère que les Jésuites et leurs partisans qui pussent écrire alors impunément des matières de la grâce. Rome défendit la lecture de cette Philosophie, et comme on avait déjà commencé en ce pays-là, dès le premier jour d'octobre, à prendre les suffrages des consulteurs sur les cinq propositions, on n'y put souffrir un ouvrage qui était capable de faire voir en abrégé, d'une manière non contentieuse, les véritables sentiments du saint docteur de la grâce.
M. Courtot fît imprimer un recueil de plusieurs passages contre les Jésuites qu'il intitula : Proxima Gigantomachia spiritualis seu eversio Jesuiticœ societatis, etc.
Le sieur Marandé se voulait toujours signaler par le nombre de ses écrits, ne le pouvant faire par leur solidité et par leur poids, ce fut ce qui le porta à publier un nouvel ouvrage intitulé : Les Antiquités de l'Eglise en l'usage des sacrements, principalement de celui delà pénitence, contre les erreurs du livre de la Fréquente communion, par Louis Marandé, conseiller et aumônier du Roi. Il tâchait par ce écrit de renouveler une querelle que les Jésuites mêmes avaient comme abandonnée. M. Brousse, docteur en théologie, revenu de Rome depuis quelque temps, y répondit par un écrit qui portait ce titre : Les Saints Pères vengés par eux-mêmes des impostures du sieur Marandé dans son livre des Antiquités de C Eglise en l'ancien usage des sacrements, etc.
Mais les Jésuites ne pouvaient découvrir plus visblement le relâchement de leur morale et la mollesse de leur conduite accommodante que par le livre de la Dévotion aisée, que le P. Le Moine, de leur compagnie, publia vers ce temps-là, avec l'approbation du P. de Lingendes son provincial.
Outre l'épître dédicatoire à Mme la duchesse de Montmorency1, il y avait une préface extraordinairement galante, adressée à Mme de Toisy, qui avait épousé M. Chaillou, maître des comptes, frère aîné du doyen de Beauvais. 11 y avait déjà longtemps que ce jésuite avait reconnu dans un autre écrit que ceux de sa compagnie « n'étaient pas des docteurs de chagrin ni des directeurs sauvages » ; mais il se plaignait dans celui-ci « que la dévotion n'avait point eu de plus favorables peintres que la vertu des philosophes ; qu'on ne lui avait donné que des épines et des aiguillons ». En parlant des conversations qu'il avait eues sur cette matière avec Mme de Toisy, il disait d'elle qu'elle prenait la dévotion dans cet étage supérieur où Ton ne monte que par une longue croix et par une mort continuelle, où il ne monte que des contemplatifs et des extatiques, et qu'il la prenait dajis ce bas étage où tout le monde est appelé. Il la louait d'être vertueuse d'un trop bel air et d'une manière trop agréable. Il reconnaissait qu'il y a des dévots pleureurs et sévères; que la dévotion était accusée de mélancolie; qu'il n'y avait rien de si étrange qu'une maîtresse si farouche eût trouvé si peu de suivants; qu'on en a fait une fâcheuse qui n'aime que la solitude; que son livre ferait voir aux appréhensifs que la dévotion n'est pas la fâcheuse et insupportable qu'ils se figurent, et tâchera de persuader aux égarés de quitter les voies embarrassées et périlleuses, et de suivre la vertu par les routes faciles et assurées qu'elle leur montre; qu'il était d'avis que Mme de Toisy prêtât ces paroles à quelques-unes de ces vertueuses aigres, de ces dévotes piquantes qui sont tout de fiel et d'épines; qu'elle pratiquait une dévotion trop civile et trop complaisante ; qu'il connaissait assez de personnes qui semblaient avoir
1. Il s'agit sans doute ici de Marie-Felice Orsioi, veuve du duc Henri de Montmorency. Cette princesse, née en 1600 mourut en 1666 après avoir passé les dis dernières années de sa vie à la Visitation de Moulins.