LIVRE Vil
été envoyées au monde pour instruire et pour corriger le luxe, pour rendre l'honneur à la volupté, et la remettre dans la discipline; qu'il était plus facile de faire un saint que de satisfaire un pauvre ; d'obéir à Dieu que d'obéir à un médecin ; de remplir les devoirs du christianisme que les devoirs de la nature. Il se vantait d'avoir montré que la dévotion était aisée et facile, voire plus aisée que le vice et plus facile que la volupté. Il disait qu'il s'était toujours vu des saints polis et des dévots civilisés; qu'il se trouvait assez de dévots qui n'étaient pas ennemis des belles conversations; que cette dame pourrait trouver dans son livre des adresses qui lui aideraient à marcher plus sûrement et plus à l'aise; que le premier livre lui apprendrait à être dévote de méthode et de mesure ; qu'il se voit assez de dévots qui ont abondance de cette humeur douce et chaude, de ce sang bénin et rectifié qui fait la joie; que le juste mélange des conversations instructives et agréables ne se peut trouver que par les sages polis, et par les vertueux de belle humeur; qu'il y avait des leçons et des modèles de modestie dans les divertissements et dans les parures de cette dame, et qu'il ne savait s'il en paraissait davantage dans le cours et dans le bal, dans les concerts et les assemblées des étoiles. Il disait, pour autoriser le luxe et les vains ajustements, que de tout temps la jeunesse a cru avoir droit de se parer; que tous les jours la nature pare de nouvelles couleurs le jeune soleil, etc. ; qu'il peut donc être permis de se parer en un âge qui est la fleur et la verdure des ans, qui est la matinée et le printemps de la vie; que ce n'est qu'aux étoiles qu'il appartient d'être toujours en compagnie et toujours au bal, parce qu'il n'y a que les étoiles qui ont le don de jeunesse perpétuelle; que le meilleur en ce point serait de prendre conseil de la raison et d'un bon miroir; de se rendre à la bienséance et à la nécessité, et se retirer quand on est averti que la nuit s'approche; qu'il y a certes peu de plaisir et qu'il y a encore moins d'honneur à vouloir encore être du monde, quand on n'a plus que des ruines à montrer au monde; à courir toutes les ruelles et tous les cercles, quand on ne devrait plus penser qu'au cimetière et au cercueil; qu'une tête doit être bien verte qui n'est pas encore mûre à un âge qui aurait pourri des chênes et cassé des marbres.
Enfin, .pour faire qu'il ne manque rien à la satisfaction des sens dins le service de Dieu, il se plaint qu'on fait la dévotioo sévère et critique et ennemie des divertissements et des jeux qui sont la (leur de la joie et l'assaisonnement de la vie.
On s'étonnera sans doute dans toute la postérité de ce qu'un ouvrage de cette nature, si contraire à toutes les maximes de l'Évangile de J.-G. qui ne prêche que croix, que pénitence, que difficulté de marcher par la voie étroite et d'entrer par la porte étroite, ait échappé à la censure dans un siècle si éclairé. L'esprit humain et coquet du P. Le Moine a bien pu être capable de cet excès; mais il sera malaisé de concevoir comment le P. de Lingendes, son provincial, a pu approuver de telles maximes, si visiblement contraires aux vérités qu'il faisait profession de prêcher; et il était d'autant moins excusable en cela, qu'il fut averti de son devoir, par un écrit qui fut publié le 28 octobre, sous le nom de : Lettre d'un ecclésiastique au P. de Lingendes, provincial des Jésuites, touchant la Dévotion aisée du P. Le Moine.
11 lui faisait voir entre autres excès du P. Le Moine, qu'en parlant de l'amour de Dieu qui fait les saints, il disait que l'observation n'en peut être difficile parce qu'elle est naturelle, et qu'il ne faut que de l'instinct, ce qui était un véritable pélagianisme. Il lui représentait comme de très grandes erreurs ce que ce Père disait pour ruiner la pénitence et la mortification de la chair, et pour autoriser la volupté. Que les abstinences commandées ne vont pas même aux choses qui ne sont que commodes, et qui ne servent qu'à la douceur et aux aises de la vie. Qu'il n'y a point de commandement qui défende les plaisirs où il n'entre point de souillure, les voluptés qui n'ont pas besoin de secret, et qui ne font pas rougir ceux qui les prennent; qu'il y a bien des voluptés dont il est nécessaire de s'abstenir, mais que ce sont les voluptés qui fuient le jour et les témoins, qui n'osent dire, leur nom, qui craignent de se montrer en public. Il lui représentait l'injustice extrême avec laquelle le P. Le Moine tolérait toute sorte d'excès dans les bâtiments, dans les meubles et les festins, pourvu que cela ne fut point de rapine : « Qui croira, disait-il, qu'il n'y ait de belles maisons que celles qui sont usurpées