LIVRE VI
chrétienne de ses enfants, quelques rares qualités qu'il possédât pour pouvoir remplir dignement les plus grandes charges de la robe.
Sa probité étant connue de tout le monde, M. de Ghavigny, dans le cours de sa maladie, le choisit, vraisemblablementpar l'avis de M. Singlin, pour le rendre dépositaire de quelques promesses et obligations qui se montaient à la somme de neuf cent soixante-treize mille sept cent trente quatre livres. Par de très justes et très bonnes raisons de conscience, ce seigneur, qui «possédait de grands biens et avait eu de grandes affaires, pensait sérieusement à l'autre vie quand il confia ce dépôt à M. Singlin et à lui, et il voulut l'autoriser par ce billet : « Ceci est ma très expresse volonté, que j'ai dictée ce mercredi 9 octobre 1652 à M. de Bagnols, auquel j'avais dès lundi dernier donné tous les dits papiers pour l'effet ci-dessus. » Cet effet est demeuré caché par la fidélité inviolable du même M. de Bagnols à qui l'on pouvait confier sans crainte non seulement des papiers de cette importance, mais même les plus grands intérêts de tout un royaume. Cependant sa confiance ne servit qua lui donner beaucoup d'exercice.
Comme cette affaire, qui avait été commise aux soins de M. Singlin et aux siens, était d'une extrême conséquence, on jugea à propos d'en faire part à des personnes sages et liées d'amitié particulière avec Mme de Chavigny, non seulement pour prévenir le reproche que cette dame eût pu faire qu'on avait dessein de lui celer une chose dans laquelle elle avait un si notable intérêt, et lui ôter l'occasion de dire que l'on n'avouait le dépôt de ces papiers que parce qu'elle l'avait deviné ou en était avertie d'ailleurs; mais aussi pour la tirer de l'inquiétude où elle aurait pu se trouver, si elle les eût cherchés avant que d'avoir reçu cet avis, et pour prévenir les soupçons qu'elle aurait pu avoir qu'ils ne lui eussent été soustraits par quelques-uns de ses domestiques.
Us crurent que Mme du Plessis-Guénégaud * avait toutes les qualités nécessaires pour lui pouvoir communiquer ce secret. On lui en parla dès le llme jour d'octobre, qui et ail celui de la mort de M. de Chavigny, et elle indiqua M. Goulas *,
l. Isabelle <!•' Cliolseul, mariée à Henri de Guénégaud (1610-1077). i. Léonard Goulas, seigneur de Ferrièreé (1591-1661), conseiller du
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secrétaire des commandements de Son Altesse Royale,
comme celui qui avait plus d'avantages pour en parler utilement à la veuve.
M. Goulas ayant vu le lendemain 12 tous les papiers déposés l'un après l'autre, s'excusa quelque temps de la prière qu'on lui faisait d'en porter parole à la veuve, ne voulant pas du moins s'y engager, à moins qu'on ne lui donnât la liberté de promettre qu'on la traiterait à l'amiable et qu'on lui ferait bonne composition. Il lui fut répondu qu'on n'avait pas la liberté de disposer du bien des pauvres et de violer la loi du dépôt, qui ne recevait ni extension ni restriction. Enfin, après plusieurs propositions faites de part et d'autre, on convint qu'on lui pouvait dire que l'on ferait généralement tout ce que la conscience pourrait permettre pour la satisfaction de cette dame. Il se chargea à ces conditions de la voir, et il y ajouta encore que ce serait à la charge que si l'affaire se portait en justice, on ne désirerait de lui aucun témoignage. A quoi il lui fut répondu qu'on ne lui demanderait jamais rien contre son gré; mais qu'on le croyait assez raisonnable pour ne pas refuser de déclarer pour la décharge des dépositaires, en cas qu'ils en eussent besoin, qu'on lui avait fait voir et lire ces papiers avec prière d'avertir la veuve qu'ils étaient en sûreté, ce qu'il promit. Et ayant vu cette dame dans le temps même qu'on enterrait son mari, il rapporta qu'il l'avait trouvée fort émue, très déraisonnable et peu délicate sur le point de la conscience; qu'il estimait cette affaire être de grande conséquence pour la mémoire du défunt ; mais comme il ne la jugeait pas moinsimportante à la réputation des dépositaires, et particulièrement à l'estime de la conduite de Port-Royal, il priait qu'on avisât à tous les tempéraments qu'on pouvait prendre pour l'assoupir sans éclat avec la satisfaction commune de toutes les personnes intéressées, offrant de son côté d'y servir de tout son pouvoir.
Le 13 du même mois, M. Singlin en ayant conféré avec M. Du Hamel, ce curé de Saint-Merry lui dit qu'il craignait que l'événement de cette affaire ne fut pas favorable en justice, mais qu'il pensait qu'on était obligé de la soutenir,
roi et secrétaire des commandements du duc d'Orléans, était le parent de la Mère Goulas, religieuse à Port-Royal, et de Nicolas Goulas qui ligure au Nccrologe.
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en cas que les gens de justice la jugeassent au moins problématique.
Ayant aussi consulté M. de Morangis1, conseiller d'Etat, son jugement fut qu'on la perdrait en justice, et cota (sic) 1 exemple de messire René Potier*, évoque de Beauvais, lequel ayant donné par un testament en très bonne forme tout son bien aux prêtres de l'Oratoire, parce que, disait-il, il avait fait un mauvais usage du bien de l'Eglise; ce testament fut cassé par arrêt. Et sur l'ouverture qu'on lui fit de remettre les papiers dont il était question entre les mains des administrateurs de THôtel-Dieu, il dit que cet expédient était très favorable aux pauvres, sans assurer néanmoins qu'il réussit.
M. de Bagnols ayant communiqué cette affaire par l'avis de M. Singlin à M. Mazure, curé de Mme de Chavigny, ce pasteur la jugea grande, se sentit obligé de la confiance qu'on prenait en lui, et refusa la liberté qu'on lui donnait d'en parler à la veuve, aussi bien que de donner son avis sur la conduite que les dépositaires devaient tenir, demandant du temps pour cela; mais il promit au surplus qu'eu cas que la veuve voulût en prendre son avis, il lui remontrerait ses devoirs.
Le 14 octobre, M. de Lamoignon3, qui était alors Maître des requêtes et qui devint depuis premier président, étant consulté par ces dépositaires, dit que l'affaire se pouvait défendre, qu'on était obligé de la soutenir, et qu'on ne pouvait composer.
M. Issali, ayant consulté sur cela M. Ozanet, rapporta que selon ce célèbre consultant il était difficile d'en attendre en justice un événement favorable, à moins que d'en faire déclaration à l'Hôlel-Dieu, laquelle il approuvait. Et le même M. Issali ayant fait voir aux dépositaires les re-
1. Antoine Burillon de .Morangis, conseiller d'État (1599-1672) fut un des directeurs des finances.
2. René Potier (1515-1616) frère aiué d'Augustin Potier, était devenu êvêque de Beauvais en 1594. Après dix-sept ans passés hors de ton diocèse, il y revint en 1616, mais mourut peu après, avec de grands regrets de sa Conduite [>a.-sée et voulant par son testament restituer à
se les biens dont il avait joui san- l.i servir. On voit oe qu'4l advint de < s testament.
3. Guillaume de Lamoignon (1611-1617), premier président an 165&
(>7() MÉMOIRES J)K GODEFROi HKHMANT
marques de Brodeau1 sur l'arrêt du curé de Saint- Jacques, ils jugèrent qu'ils faisaient quelque préjugé désavantageux en la cause.
M. de Sainte-Beuve consulté dit que Ton était obligé en conscience de soutenir le procès, et qu'il n'y avait rien de si périlleux que d'entrer en composition, parce que l'on donnait à connaître par là qu'on était maître du dépôt, ce qui ne le rendait pas favorable.
Cependant M. Goulas vint rapporter aux dépositaires que Mme de Chavigny avait plus d'éloignement d'acquiescer à la volonté de son mari qu'elle n'en avait fait paraître jusqu'alors, qu'il lui avait fait proposer une conférence de M. le curé de Saint-Paul avec les dépositaires, mais que pour lui, comme il était occupé de ses affaires particulières, il se retirait de cette négociation, croyant d'ailleurs y être inutile.
Mme du Plessis-Guénégaud rapporta encore en termes plus forts l'éloignement où était la veuve. Elle dit que cette dame se désespérait, et elle était persuadée qu'étant pénétrée d'une si grande douleur, cette affaire, dans l'état de grossesse où elle était, pouvait lui faire courir risque de la vie. Elle ajouta que Mme la duchesse d'Aiguillon, qui approuvait la disposition de M. de Chavigny, avait invité cette veuve à la suivre, et que depuis, s'étant laissé toucher par ses clameurs, elle avait proposé la conférence de M. le curé de Saint-Paul, ou du moins y avait consenti.
Mais ce curé même témoigna aux dépositaires que cette dame n'était pas si emportée qu'on le leur avait rapporté. 11 leur fit entendre qu'elle se pouvait porter à composition, mais qu'avant que de se déterminer, il était bien aise de prendre avis en Sorbonne. Il leur représenta que comme il était de l'intérêt de Port-Royal que l'affaire demeurât secrète, elle ne le pouvait être que par la voie de la composition, et demanda conférence pour le lendemain.
Le 15 octobre, étant venu à Port-Royal, il fît d'abord quelques efforis inutiles pour persuader que les enfants du défunt n'avaient presque pas de bien, et proposa quantité de difficultés sur le fond de cette affaire. On y répondit. Et
4. Julien Brodeau, mort en 1653, fut avocat au Parlement de Paris; il est auteur de divers ouvrages de jurisprudence, et notamment de Commentaires sur la coutume de Paris.