‹ Mémoires de Godefroi Hermant sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècleChapitre 50 sur 524 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

et il n'eut plus que du dégoût pour celui qui avait toujours été la matière de ses éloges. Son esprit s'envenima encore de jour en jour à l'occasion de Mmede Pontcarré, qui était une dame séparée de son mari et retirée dans la maison de Port-Royal, et comme il était son directeur, au lieu d'étouffer en elle l'esprit du monde comme il avait fait d'abord, il se passait dans cette conduite des choses si peu régulières, que les religieuses qui étaient nécessairement obligées d'en être témoins ne pouvaient plus guère les tolérer sans charger leur conscience.

C'est ainsi que l'esprit malin, qui est le père de la division et de la discorde, tâchait d'avancer son ouvrage et de détruire celui de Dieu. M. de Langres cessa tout à fait de voir M. de Saint-Cyran, et commença à ne venir que très rarement au monastère du Saint-Sacrement et à n'y demander que sa fille, la sœur Anne de Jésus, ne parlant plus à la Mère Angélique que par bienséance et pour lui faire des reproches. Il l'accusait de rebuter tous les amis de la maison par une trop grande retraite; il se plaignait de ce qu'on ne la connaissait plus. Il lui marqua un jour en particulier le procédé dont elle avait usé envers un abbé commendataire de l'ordre de Saint-Augustin qui venait quelquefois dire la messe dans le monastère du Saint-Sacrement. Car il se plaignait qu'ayant appris d'elle d'excellentes choses, dans un premier entretien qu'il avait eu avec elle, il en avait été si touché qu'il était venu la prier de le prendre sous sa conduite, mais que bien loin d'en obtenir cette grâce et de lui faire ressentir les effets de sa première charité, elle lui avait demandé pardon de la hardiesse qu'elle avait prise de l'enseigner, et qu'elle s'était blâmée elle-même de cette témérité, lui disant que ce n'était pas à des filles à se mêler de conduite.

La Mère Angélique avoua le fait, ajoutant même qu'elle s'était confessée de ce qu'elle avait dit à cet abbé, quoiqu'il l'eût reçu de bonne part; que sa conscience lui avait fait un grand reproche d'avoir commis en cela une faute très considérable, et que dans le fond c'était un désordre à des filles de s'ingérer de conduire des hommes, et particulièrement des prêtres; enfin qu'elle n'avait nul besoin de se charger des affaires du dehors, en ayant plus dans la niaison qu'il ne lui était possible d'en faire, et qu'elle devait se

renfermer dans le service qu'elle devait rendre à ses filles.

La suite de cette mésintelligence entre les supérieurs de la maison inspira à cette Mère la pensée de la remettre entre les mains de Msr l'Archevêque de Paris, le faisant prier, par des personnes interposées, de la renvoyer à Port- Royal, et de faire venir en sa place la Mère Geneviève qui y était abbesse. Elle communiqua ce dessein à M. de Saint- Cyran qui l'approuva, et la chose demeura dans le dernier secret, n'étant pas possible d'en faire part à Mme de Longueville sans que M. de Langres le sût, ce qui aurait ruiné l'affaire.

Elle se conduisit avec tant de discrétion qu'un vicaire général de M. l'archevêque de Paris amena la Mère de Port- Royal au monastère du Saint-Sacrement, et en même temps la Mère Angélique, qui s'était trouvée à la porte ainsi qu'on l'avait concerté, la fit entrer et en sortit à l'instant, le 10 février 1636.

La sœur Anne de Jésus, qui croyait devoir disposer absolument de cette nouvelle Mère, en ressentit toute la joie imaginable, et se rendant maîtresse de la maison, en fit avertir M. de Langres et Mme de Longueville qui y accoururent, et crurent que ce changement était un effet miraculeux de la Providence divine qui avait dessein de conduire ce monastère selon leurs pensées, ce que la fermeté inébranlable de la Mère Angélique aurait empêché, si elle y fût demeurée plus longtemps. Ils employèrent auprès de la nouvelle Mère toutes les caresses et toutes les flatteries imaginables, en lui disant que Dieu lui avait réservé l'accomplissement de cette œuvre, dans le but de la faire consentira la réception de cette fille qui, de son côté, se servait de tout ce qu'elle avait d'esprit pour lui rendre toutes sortes de devoirs. Cette Mère, qui était très vertueuse, avertissait la Mère Angélique de toutes choses; mais au lieu qu'on lui avait dit qu'il fallait commencer par renvoyer cette postulante, elle se laissa un jour tellement attendrir par l'entretien de M. de Langres, plein d'adresse et de dévotion, qu'encore qu'elle lui eût dit que sa fille spirituelle ne lui paraissait point avoir une véritable vocation, la voyant ensuite à ses pieds avec de grandes protestations d'obéissance, elle écrivit à Port-Royal qu'elle croyait voir en elle un notable changement. Mais la Mère Angélique, qui avait reçu cette

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lettre la veille de la Fête-Dieu, lui ayant mandé qu'elle la priait de demeurer de part et d'autre en silence durant toute l'octave du Saint-Sacrement, et qu'après cela elle lui dirait ses pensées, la Mère Geneviève lui avoua avec douleur qu'elle s'était laissé gagner par la sœur Anne de Jésus, et, sans délibérer davantage, elle dit franchement à cette fille qu'elle ne la pouvait garder.

Comme cette demoiselle avait un fort grand courage, elle en avertit à l'instant même M. de Langres et Mme de Longueville qui la vint prendre à la porte sans y entrer, et n'y mit jamais le pied depuis ce temps-là. Aussi Ton ne fut point fort embarrassé de sa qualité de fondatrice, car quoiqu'elle l'eût prise dans les bulles du Saint-Siège et dans les lettres patentes du Roi, sa bonne volonté était demeurée sans exécution, et on n'avait rien touché d'elle.

Une sœur converse qui était venue du diocèse de Langres demanda aussi à sortir de la maison en voyant cette demoiselle en sortir1, ce qui mit tout l'intérieur du monastère dans une très grande paix.

On fit supplier quelque temps après M. de Paris de faire l'établissement en demeurant seul supérieur, et en cette qualité il donna l'habit à cinq filles.

Mais quoique cette maison jouît d'un grand calme au dedans, il se préparait au dehors une nouvelle persécution pour la troubler. Dès que cette demoiselle fut sortie, elle fit connaissance avec des personnes de condition, soit par le moyen de Mme de Pontcarré, soit par celui de Mme de Longueville qui continuait à l'honorer de son amitié, et elle commença à faire cent contes dans toutes les compagnies où elle se trouvait contre M. de Saint-Cyran à qui elle attribuait le renversement de ses desseins.

La Mère Jeanne de Jésus5, prieure des Carmélites de Saint-Denis, et sœur de M. le chancelier, était alors à Paris, à cause de la guerre des Espagnols qui avaient passé la rivière de Somme sur la fin de l'été de la même année. Cette demoiselle, qui avait l'art de s'insinuer dans les esprits, avec beaucoup d'agrément et d'adresse, l'avait tellement

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