‹ Mémoires de GoetheChapitre 11 sur 189 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

m'avaient dépeint la Divinité comme la quintessence de la justice et de la bonté ; aussi fus-je péniblement surpris^ en me voyant forcé de reconnaître que le créateur du monde pouvait ne pas toujours se conduire en bon père, puisqu'il venait de frapper avec une sévérité égale, les bons et les méchants. L'été suivant me fournit une nouvelle occasion de faire une plus ample connaissance avec le Dieu de colère, sur lequel l'Ancien Testament nous transmet tant de terribles récits. Un violent orage venait d'éclater, et les belles et grandes vitres qui remplaçaient les petits vitraux ronds de notre ancienne demeure, se brisèrent au milieu du bruit du tonnerre et de la clarté éblouissante des éclairs. Saisis d'effroi, les domestiques nous avaient entraînés avec eux dans les caves, où ils croyaient apaiser la Divinité en tombarjt à genoux et en poussant des hurlements qui mirent le comble à notre terreur. Pendant ce temps, mon père, toujours calme, toujours maître de lui-même, dépendait les fenêtres : par ce moyen il sauva quelques vitres ; mais il li\ ra passage à la pluie qui tombait à torrents. Ce fut au point qu'après l'orage, nous eûmes à subir tous les inconvéiiients d'une inondation; car l'eau ruisselait dans les appartements, sur les escaliers et dans les salles basses.

Ces inconvénients n'interrompirent point le cours de nos études, que mon père dirigeait lui-même. Élevé au collège de Cobourg, le meilleur de son temps, il y avait acquis des connaissances solides, puis il avait suivi, à l'université de Leipzig, la carrière de la jurisprudence avec tant de succès, que son ouvrage intitulé : Electa deadiiione hereditali, est encore consulté aujourd'hui par les hommes spéciaux.

Il n'est pas de bons pères qui n'éprouvent le pieux désir de voir leurs fils réaliser ce qu'ils n'ont pu faire euxmêmes; on dirait qu'ils espèrent vivre une seconde fois, en utilisant leur expérience au profit de leurs enfants. Il est vrai qu'alors les instituteurs méritaient peu la confiance des parentb, ;>' qui avait fait naître une pédagogie d'amaloui's; eu cherchant le mieux, on avait oublié que toute in-

struction qui n'est pas donnée par des hommes du métier, est toujours défectueuse. N'ayant trouvé que peu d'obstacles sur sa route, mon père voulait me la faire suivre, dans la conviction qu'avec beaucoup moins de peines, j'atteindrais un but plus élevé, car il faisait d'autant plus de cas de mes dispositions, que la nature les lui avait refusées : aussi m'at-il dit bien des fois, et lorsque j'étais déjà avancé en âge, que s'il avait eu mes facultés innées, il en aurait tiré un très-grand parti, au lieu de les prodiguer follement comme je le faisais.

Une conception prompte, des élaborations continuelles, me mirent bientôt au-dessus des enseignements de mon père et des maîtres qui le secondaient; cependant je ne savais encore rien à fond. La grammaire me déplaisait, car je n'y voyais que des lois arbitraires ; les règles me paraissaient ridicules à cause des exceptions ([ui les détruisent et dont il fallait faire une étude spéciale ; et sans le rudiment, que j'aimtiis à me répéter sans cesse, je ne sais ce qmje serais devenu. Au reste, j'ai toujours saisi avec une grande facilité la construction des phrases et le véritable sens d'un sujet : aussi personne ne m'égalait-il en composition, où cependant j'étais presque toujours le dernier, à cause de mes nombreuses fautes d'orthographe. Ma sœur Cornélie prenait ses leçons dans la même pièce où j'apprenais mon Cellarius par cœur. Forcé de me tenir tranquille quand ma tâche était finie, je me mettais à écouter, et j'apprenais ainsi l'italien qui, en sa qualité de gracieux dérivé du latin, m'amus iit beaucoup. De semblables preuves de mémoire et de combinaisons précoces, me rangèrent dans la catégorie des enfants qui font de bonne heure parler d'eux. On eût dit que mon père me croyait déjà à l'époque :)ù il pourrait m'envoyer à l'université ; car il me disait souvent que je ferais mon droit à Leipzig, et que je serais ensuite libre de choisir l'université où je voudrais achever mes études. Il ajoutait qu'il me ferait ensuite visiter Wetzlar, Batisbonne et Vienne, d'où ie me rendrais en

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