‹ Mémoires de GoetheChapitre 101 sur 189 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

il était facile de la mettre à la place de Sophie, et pendant le souper il se passa une foule de ces petites scènes qui donnent tant de charmes à la vie intérieure, et qui complétèrent mon illusion, à laquelle il ne manquait plus rien, lorsque je vis un jeune fils venir prendre à table sa place accoutumée, sans faire attention aux étrangers ; c'était au point que je fus tenté de m'écrier : Toi aussi, Moyse, tu es là ! Dès que Weyland se trouva seul avec moi dans la chambre qu'on nous avait préparée, il se mit, à plaisanter sur la surprise que j'avais éprquvée en me trouvant dans une famille si semblable à celle de Primerose.

— En vérité, secria-t-il, le roman est au complet. Quant à toi, mon cher déguisé, je veux bien t'accorde r le rôle de BiuThel, et comme les scélérats ne sont pas aussi nécessaires dans la vie que dans les romans, je me chargerai du rôle du neveu, à la condition qu'il me sera permis de me conduire mieux qu'il n'a fait.

Je l'interrompis pour lui demander s'il ne m'avait pas trahi, si Frédérique avait aimé, si elle aimait en ce moment, ou si elle était promise ; il répondit nég?.tivement à toutes ces questions, ce dont je fus très-satisfait. Le lendemain je fus réveillé dès le point du jour, je ne pouvais en finir avec ma toilette, car il me paraissait impossible de reparaître devant Frédérique, dans le costume disgracieux dont je niïtais si sottement affublé. 51 on ami me regarda en éclatant de rire et en m'assurant que j'avais en effet un air bien ridicule. A peine avait-il prononcé ces mots que je m'élançai dehors la chambre. Gourant à l'auberge, j'y fis seller mon cheval et je partis au galop pour Strasbourg où je voulais changer de costume, prendre un cheval frais et revenir à Sesenheim, sinon pour le diner, du moini pour le souper. En passant parDrusenheim, je me souvins d'avoir vu un garçon d'auber^^o, à peu près de ma taille et fort proprement vètii. Ce souvenir me suggéra une idée que je réalisai à l'instant. Je descendis à l'auberge et je proposai au garçon de iqe prêter ses habits, dont j'avais

besoin parce que nous allions jouer une petite comédie pour amuser la famille du pasteur. Lamour et le respect qu'on avait pour cette famille, détermina le jeune homme à me parer de ses habits de fête^puis il me pria en riant de ne pas aller du côté de sa maîtresse, parce qu'elle pourrait bien me prendre pour lui. Afin de donner un prétexte à mon arri\ée au presbytère, il me chargea d'un gâteau que son maître lui avait ordonné d'y porter de sa part, parce que ce jour-là il faisait baptiser son enfant. Je fus forcé d'attendre ce gâteau pendant deux heures, il sortit enfin du four et je l'emportai tout chaud, enveloppé dans une belle serviette blanche. A peu de distance de Sesenheim, mon ami et les deux jeunes filles qui se promenaient à travers champs, m'aperçurent et vinrent à ma rencontre.

— Te voilà, George, s'écria Frédérique, que nous apportes-tu de bon?

— Un gâteau de baptême, répondis-je, en déguisant ma voix et en tenant mon chapeau devant mon visage comme si je voulais me garantir du soleil.

— Porte-le à la maison, dit Olivia, et attends-nous, nous ne tarderons pas à te rejoindre.

Je ne me fis pas répéter cet ordre, et ne trouvant personne au presbytère, je m'assis sur un banc devant la porte. La servante ne tarda pas à venir prendre mon gâteau, en m'adressant toutes sortes de questions. Voyant que je ne répondais pas et que je me cachais le visage, elle s'écria en riant :

— Qu'as-tu donc encore aujourd'hui, George? Je gage que ta bonne amie a oublié de baisser les yeux quand un autre que toi s'est avisé de la regarder; oh ! le vilain jaloux ! cela fera un joli ménage.

Ces phi'ases avaient attiré le pasteur à sa fenêtre. Me prenant pour Georges, il m'adressa quelques paroles bienleillantes ; au même instant sa femme passa devant mo e.t me dit d'entrer à la cuisine pour y prendre quelque chose avant de m'eri rctjurncr. Au lieu de me rendre à

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son invitation, j'entrai au jardin, elle m'y rejoignit presque aussitôt ; ne Tayant pas entendue approciier, je n'avais pas caclié mon visage, au.'îsi me reconnut-elle à linstant.

— C'est vous, mon jeune monsieur, me dit-elle d'an ton surpris, combien de formes avez-vous donc ?

— En réalité, répondis-je, je n'en ai qu'une, mais j'en aurai toujours autant que vous voudrez, dès qu'il s'agira de vor.s procurer un amusement, à vous et à votre famille.

— Puisqu'il s'agit d'un amusement, répliqua t-elle en souriant, je tâcherai de le rendre aussi complet que possible. Sortez du jardin, promenez-vous dans la prairie, et lorsque vous entendrez sonner midi, revenez, tout sera prêt.

J'obéis, mais la vue de quelques paysans dont je craignais la rencontre, me fit chercher un refuge dans un petit bois, qui couronnait gracieusement un tertre peu élevé. Quelle ne fut pas ma surprise de voir au milieu de ce bois, une vaste place, très-proprement tenue et entourée de bancs d'où, par des percées adroitement pratiquées, on découvrait les points de vue les plus variés. Un de ces bancs était appuyé contre un fort bel arbre sur lequel on avait suspendu une petite planche portant cette inscription : « Lieu de repos de Frédérique. » En lisant ces mots, il ne me vint pas à l'idée que je pourrais troubler le repos de cette charmante jeune fille. Une passion naissante ne porte en elle, que des pensées de durée et de bonheur. Je venais de m'abandonner à ces douces pensées, lorsque j'entendis marcher près de moi : c'était Frédérique.

— Que fais-tu donc là, George? s'écria-t-elle, dès qu'elle m'aperçut.

— Ce n'est pas George, c'est un coupable qui implore votre pardon, répondis-je, en courant au-devant d'elle.

Sa surprise tenait de l'effroi.

— Mt chant ! me dit-elle, vous m'avez bien effrayée Ses joues naturellement pâles, s'étaient couvertes du

plus beau rose possible^, mais ses genoux tremblaient, ce qui la força de s'asseoir; je me plaçai près d'elle et je couvris ses mains de baisers pendant qu'elle m'avouait que depuis mon départ, Weyland leur avait appris qui j'étais et pourquoi je m'étais enfui. Je ne sais depuis combien de temps nous étions ensemble, quand nous entendîmes Olivia appeler sa sœur. Nous nous levâmes, mais la main de Frédérique était encore dans la mienne, quand Weyland et Olivia se trouvèrent en face de nous. La rencontre d'un monstre effroyable, ne saurait nous causer pi us de surprise, que la vue d'une chose que nous croyions moralement impossible.

— Toi ici avec George et la main dan? la main ! s'écri'' Olivia hors d'elle.

— Hélas ! ma sœur, répondit tranquillement Frédérique, il me demandait pardon, comme il va te le demander à loi, et j¥spère que tu le lui accorderas.

Je m'approchai aussitôt dans une attitude suppliante, elle me reconnut enfin, poussa un grand cri, et finit par se laisser aller à uft rire inextinguible. Toujours calme et réservé, Weyland me dit que j'étais un excellent garçon, puis il me secoua cordialement la main, démonstration amicale qui avait d'autant plus de prix qu'il en était fort avare. En reprenant le chemin de la maison, ces demoiselles décidèrent qu'il fallait prolonger la plaisanterie de mon déguisement aussi Ipngtemps que possible; et puisque la mère était déjà dans le secret, on résolut de rire aux dépens du père, du frère, de la servante et du domestique. En un mot, on tira de cet incident tout le parti possiÎ3le ; aussi le dîner ne fut-il qu'une longue suite de mystifications et d'éclats de rire. Mon costume de paysan, nous interdisait le plaisir de la ijromenade ; pour se dédommager de cette privation, les dames exigèrent que je leur racontasse (juelque chose d'amusant. Je ne me fis pas prier, et j'improvisai un conte que, plus lard, j'ai reproduit dans Wtlhelin Meister sous le titre de la Nouvelle

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