LIVRE X
Mêlusine. Ce conte est au Nouveau Paris, ce que l'enfance esta la première jeunesse. Mon récit obtint tout le succès que peut espérer l'auteur et le narrateur. Il captiva l'attention^, éveilla la curiosité et excita l'imagination, jusqu'à vouloir deviner des énigmes inexplicables. Si les personnes qui liront ce conte doutaient de l'effet qu'il produisit, je les prierais de songer que l'homme n'est réellement fait que poiu' agir dans et sur le présent, qu'écrire est un abus de la parole, et que lire en silence en est un triste surrogat. C'est par sa personnalité que l'homme agit sur l'homme. Mon père m'avait communiqué une certaine loquacité didactique qui me rendait incommode à tout le monde, car personne n'aime à entendre les autres prêcher leur opinion ; tandis que je tenais de ma mère, cette force d'imagination qui rajeunit les anciennes créations, y en ajoute de nouvelles, et invente en racontant ; par là je devenais agréable aux enfants et môme aux jeunes gens.
Les devoirs de la bonne société ne tardèrent pas à m'interdire l'usage de ces deux facultés, je n'en ai pas moins conservé toute ma vie le désir de m'en servir, désir auquel se joignit le besoin inné de m'exprimer d'une manière imagée et parabolique. Lorsque le savant et célèbre docteur Gall examina mon crâne, il y trouva les dispositions dont je viens de parler, d'où il conclut que j'étais né pour devenir un orateur populaire. Cette révélation m'effraya beaucoup, car, puisqu'il n'y a rien à dire en public dans mon pays, tout ce que j'avais entrepris et fait ne pouvait être que des essais malheureux, puisqu'ils étaient opposés à ma véritable vocation.