LIVRE XI
On a pris soin d'empêcner les arbreî de monter jusqu'au ciel
Proverbe allemànb.
SOMMAIRE
Marche de mes études. — Suite de mes amours avec Frédcrique. — Les professeurs de l'université de Strasbourg. — Ma promotion au grade de docteur en droit. — Combien il est difllcile aux ël rangers de s'approprier complètement la langue française. — Situation politique de l'Europe, et surtout de la France. — La littérature française. — Voltaire et les encyclopédistes jugés par la jeunesse allemande. — Shakespeare et son influence sur la littérature allemande. — Ma dernière entrevue avec Frcdérique. — La sa^'e des statues antiques de Darmstadt.
L'homme doué d'une grande activité;, se surcharge de projets et de travaux, et il ne s'aperçoit de l'insuffisance de ses forceS; que lorsqu'un obstacle physico-moral, vient lui en donner la preuve. Je m'étais occupé de la jurisprudence avec assez de zèle, pour pouvoir passer honorablement mes examens, la médecine avait continué à m'attirer comme un moyen de pénétrer les secrets de la nature; une autre partie de mon temps avait été consacrée aux plaisirs et aux devoirs de la société. Au milieu de tant de préoccupations, Herder était venu déchirer le rideau qui cachait la pauvreté de la littérature allemande. Grâce à lui, je ne voyais plus sur le ciel de ma patrie, que des étoiles
■filantes, ot je serais arrivé à désespérer de moi-même, si apr('S m'avoir éclairé^ il ne m'avait pas puissamment relevé, pour me faire marcher sur la belle et large route qu'il suivait. L'amournaissant qui me surprit tout à coup, tendait à m'absorber tout entier ; d'un autre côté, un mal physique, aussi inquiétant que singulier, me rendait de mauvaise humeur. Après, et souvent même pendant les repas, ma gorge se fermait spontanément, au point que rien ne pouvait plus passer. Un jour que j'avais été plus que jamais tourmenté par ce mal singulier, je me rendis à la clinique. Le professeur, au lieu de terminer son cours, ainsi qu'il en avait l'habitude, par des considérations générales sur les maladies que nous venions d'observer, nous annonça que nous allions avoir quelques jours de vacances.
— Prolîtez-en, messieurs, nous dit-il gaiement, pour rafraîchir votre esprit. Il est essentiel, sans doute, d'étudier sérieusement et activement, mais il faut aussi veiller à ce que l'esprit conserve sa sérénité ; pour arriver à ce résultat, la santé est indispens,able. Procurez-vous donc un exercice salutaire, parcourez le pays, soit à pied, soit à cheval ; les uns reverront avec plaisir les beaux sites qu'ils connaissent déjà; les autres y puiseront des impressions nouvelles et d'agréables souvenirs.
Il me sembla entendre une voix du ciel me donner des conseils salutaires; est-il nécessaire de dire que je m'empressai de les suivre en envoyant chercher un cheval pour me rendre à Sesenheim ? J'avais fait appeler Weyland pour l'emmener avec moi; mais il n'était pas chez lui et je me décidai à partir seul. J'avais beau presser le pas de mon cheval, il faisait déjà nuit lorsque j'arrivai à l'auberge du village. Craignant de remettre au lendemain le bonheuï de voir ma Frédérique, je demandai à l'aubergiste si, aune pareille heure, on pouvait se présenter au presbytère.
— Oui, me dit-il, car on y attend un étranger qui n'est pas encore arrivé.
Cet étranger me contraria beaucoup, j'aurais voulu quo