LIVRE XI. 2ol
l'on ne connut que moi, et je me pressai de mon mieux^ afin d'avoir sur celui qu'on attendait, l'avantage d'arriver le premier. Les deux jeunes filles étaient assises devant la porte; dès qu'elles m'aperçurent, Frédérique se pencha à l'oreille de sa sœur et lui dit assez haut pour que je pusse l'entendre :
— Ai-je eu tort de soutenir qu'il viendrait? Regarde. îe voici.
On me fit entrer dans la salle à manger où je trouvai une délicate collation ; il n'y avait plus moyen d'en douter, j'étais l'étranger attendu. Le lendemain qui était un dimanche, je me levai de très-bon matin, car je savais qu'une nombreuse compagnie devait venir diner, et je voulais profiter des premières heures du jour, pour me promener avec ma Frédérique. J'ignorais que ses parents, la croyant faible de la poitrine, la dispensaient de toute espèce de travail, et que sa sœur et sa mère, s'occupaient seules du soin du ménage ; aussi notre promenade matinale se prolongea-t-elle jusqu'au moment où le son des cloches nouà avertit qu'il était temps de se rendre à l'église. J'y suivis ma Frédérique, et, à ses côtés, le sermon aride et sec de son père, ne me parut pas trop long. De retour à la m;iison, nous y trouvilmes toute la société qu'on attendait. La joie la plus pure que puisse nous procurer une femme aimée, c'est l'aspect du bonheur qu'elle répand autour d'elle. Les saints des paysans que nous avions rencontrés pendant notre promenade, m'avaient prouvé que les liens de la reconnaissance l'attachaient à ma Frédérique; dans le cercle de sa famille et de ses amis, sa présence avait un pouvoir si bienfaisant, que non-seulement l'ennui, mais encore la stagnation du plaisir était impossible tant qu'on la voyait, tant qu'on l'entendait. Une table bien servie et des vins exquis qu'on ne ménageait point, avaient augmenté la gaieté naturelle des convives presque tous jeunes et turbulents, au point que l'exercice de la promenade nous était devenu indispensable. Me tenant toujours
à côté de Frédérique, je goûtai un bonheur infini. Bientôt la chaleur nous força à nous arrêter sur une place ombragée, où l'on se mit à jouer aux petits jeux, et lorsqu'on retira les gages, les baisers ne furent point é{ argnés. Depuis que la tille du maître de danse avait anathématisé mes lèvres, une crainte superstitieuse m'avait fait éviter avec le plus grand soin l'occasion de goûter le plaisir plus ou moins significatif d'un baiser de femme , ce soir-là, j'oubliai tous mes scrupules, et je me livrai sans réserve, au bonheur de donner de tendres baisers à ma chère Frédérique et d'en recevoir à mon tour. La danse succéda aux petits jeux; ma bien-aimée se livra à ce plîiisir avec tant de passion, que ses parents, craignant toujours pour sa poitrine, la supplièrent de s'arrêter. Nous nous dédommageâmes de cette privation par une promenade solitaire, pendant laquelle nous ne cessâmes de nous répéter, avec accompagnement de tendres embrassades, que nous nous aimions de toutes les forces de notre âme. Après le souper, où le vin n'avait pas été plus épargné qu'au dîner, on se remit à danser et l'on ne se sépara que fort avant dans la nuit. Mon sommeil fut court et agité; le repentir qui, pendant les heures d'insomnie, exerce toute l'étendue de son terrible pouvoir sur l'homme coupable, s'empara de mon imagination, et me retraça l'image de Lucinde, prononçant, après m'avoir donné un baiser passionné, l'anathème qui ne devait frapper que sa sœur, et qui, selon moi, venait de toml)er sur l'innocente et infortunée Frétlérique. Je dois avouer qu'un ténébreux amour-propre, m'avait fait trouver un charme mystérieux dans l'idée que mes lèvres étaient consacrées ou maudites, et qu'en m'abstenant de les appuyer sur celles d'une femme , j'avais peut-être moins écouté la crainte de causer le malheur de cette femme, que celle de perdre un pouvoir magique dont je ne pouvais m'empêcher d'être fier. Ce pouvoir, je venais de mcn ciépoiiiller à tout jamais; et en rentrant ainsi sous la II commune, j'avais troublé la destinée d'un être adoré.,