‹ Mémoires de GoetheChapitre 105 sur 189 · LIVRE XI. 2b · texte numérisé non relu

LIVRE XI. 2b

aussi mon désespoir était-il sans bornes. Heureusement lo jour parut; je me levai en hâte, l'air frais du matin calma mon sang, les premiers rayons du soleil levant chassèrent les visions de la nuit qui m'avaient tant tourmenté; et l'affection confiante que me témoigna ma bien-aimée, lorsque je pris congé d'elle, acheva de me rassurer, et je quittai Sesenheim heureux et consolé.

Pour me dédommager des travaux auxquels j'étais forcé de me livrer à Strasbourg, j'entretins avec ma Frédérique une correspondance suivie. Ses lettres, comme sa conversation, ressemblaient à sa démarche, à sa danse; sa plume courait, allait, venait, sautait avec autant de grâce et de légèreté que sa personne. Mes visites devinrent toujours plus fréquentes et augmentèrent ma passion, car plus j'appris à tonnaitre cette charmante jeune fille, plus je découvris de perfections en elle. Ma raison avait beau me dire que le lemps où je serais forcé de la quitter approchait, je me laissais aller au charme de sa société, dont je jouissais sans aucune espèce de contrainte. On tolérait notre intimité sans s'inquiéter de ce qui pourrait en résulter. Quels, parents n'ont pas été réduits à laisser leurs fils ou leurs filles, flotter dans une situation incertaine et douteuse, jusqu'à ce que le hasard leur ait fait une existence que les plus savantes combinaisons n'auraient pu obtenir? Grâce à la liberté dont nous jouissions, nous faisions avec plusieurs de nos joyeux compagnons, de nombreuses parties sur les îlots du Rhin, habités par des pêcheurs qui nous faisaient bouillir, frire ou griller les froids habitants de ce fleuve limpide. Malheureusement, nous ne pouvions jamais séjourner plus d'une heure dans ces charmants îlots, à cause les moucherons qui nous y tourmentaient d'une manière insupportable. Le pays par lui-même me procura des jouissances d'une nature plus élevée. Rien n'est womparaLle à l'éclat des riches tons de ces paysages, à la pureté de son ciel transparent, h la douceur de ses tièdes soirées, à la splendeur de sc^ m-tm^ns. tthériqucs, quand les gouttes

de rosée brillent encore sur la terre. Et pour varier ces scènes délicieuses, les nuées s'amoncellent sur les montagnes lointaines, s'y arrêtent pendant des journées, des semaines entières; et lorsqu'elles éclatent enfin en orages, (es prairies ont déjà repris leur éclat solaire, quand les dernières gouttes de pluie, brillent encore sur l'extrémité des herbes; l'arc-en-ciel, avec sa double bordure de gris foncé, y est plus lumineux^ mais aussi plus éphémère que partout ailleurs.

Mes études et mes relations sociales, ne me permettaient jamais de m'arrèter longtemps près de ma bien-aimée, ce qui ne nous empêchait pas de nous occuper constamment l'un de l'autre. Je ne revenais point sans qu'elle m'eût préparé un plaisir nouveau, et je ne laissais jamais échapper l'occasion de lui envoyer de petits présents que je savais lui être agréables. L'amour m'ayant rendu le goût de la poésie, j'accompagnais chaque envoi de vers faits pour ma Frédérique, le nombre en étiiit si grand, qu'on aurait pu en former un joli volume ; je n'en ai conservé que quelques pièces qu'on n'aura pas de peine à reconnaître dans le recueil de mes poésies. Un événement aussi simple que naturel, ne tarda pas à troubler momentanément notre bonheur. Le pasteur et sa femme avaient à Strasbourg des parents riches et considérés, dont les fils et les filles venaient fort souvent à Sesenheim ; les mères et les tantes, moins faciles à déplacer, manifestèrent le désir de nous voir tous réunis chez elles, je dis nous, car on leur avait tant parlé de moi, qu'elles avaient exigé que je leur fusse présenté, et j'en avais reçu l'accueil le plus flatteur. Malgré les pressantes invitations de ces bons parents, la femme du ministre et ses deux filles, trouvaient toujours moyen de les éviter; la mère ne pouvait se décider à quitter son ménage; Olivia avait une aversion prononcée pour la ville; et ma Frédérique n'avait aucun penchant pour elle. On ne se décida à faire le voyage de Strasbourg, que lorsque les rtnvaux qu'exigeait ma réception, me mirent dans l'im-

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