‹ Mémoires de GoetheChapitre 106 sur 189 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

possibîlîté d'aller à Sesenheim, pendant quinze jours an moins^ car nous trouvions tous qu'il \alait mieux se voir avec contrainte à la ville, que de ne pas se voir du tout. Les amies que je n'avais encore vues jusqu'ici qu'au milieu de scènes champêtres et dont les images ne se présentaient à ma pensée que sur un fond où se balançaient des branches d'arbre, où coulaient de limpides ruisseaux, devaient enfin m'apparaitre dans des appartements marqués au sceau de la vie élégante et resserrée des villes. Les manières distinguées, calmes et nobles de la mère, convenaient parfaitement à cette sphère nouvelle, tandis qu'Olivia s'y débattait comme un poisson jeté sur le sable ; Frédérique non plus ne s'y plaisait pas, et il lui eût été impossible de se plier à la société au milieu de laquelle elle se trouvait lancée, mais grâce à l'influence qu'elle exerçait sur tout ce qui l'entourait, elle contraignit cette société à adopter ses habitudes à elle. Rien ne pouvait être plus agréable à ses parentes de la ville, car elles désiraient depuis longtemps assister, sans quitter leurs canapés, aux répétitions des jeux champêtres à l'aide desquels leurs nièces et leurs neveux s'amusaient si délicieusement pendant leur séjour à Sesenheim. Les plaisirs qui, à la campagne, se renouvellent sans cesse et avec un charme toujours nouveau, tarissent bientôt à la ville, où les éléments leur manquent. L'ennui ne tarda pas à gagner tout le monde, et Olivia se laissa aller à un véritable désespoir. Son costume qui, chez elle, lui avait paru fort beau, contrastait très-désagréablement avec l'élégance de la toilette de sps jeunes parentes; il en était de même de ses manières ; en un mot, tout ce qui se faisait ou se disait autour d'elle, l'affligeait et l'irritait au point que je fus obligé de prier sa mère et sa sœur de hâter leur retour. En m'acquittant de ce devoir, je ne pus m'empêcher de faire valoir la dift'érence de son caractère avec celui de sa sœur qui était toujours la même et se sentait partout libre comme l'oiseau dans l'air. La charmante Frédérique me dit gracieusenien'..

qu'elle se trouverait toujours bien partout où nous serions ensemble. Notre position à tous n'en était pas moins tellement fausse, que je les vis partir presque avec autant de plaisir qu'elles en avaient à retourner chez elles.

Quoique j'eusse oublié trop souvent que je n'étais venu à Strasbourg, que pour compléter mes études de droit, je n'avais plus rien à craindre pour mon examen ; mais il l'allait m'occuper de la disputation, et j'avais promis à mon père, et je m'étais promis à moi-même d'en composer une. J'avais des vues générales et assez justes sur l'ensemble du droit politique et du droit commun, et je possédais des connaissances spéciales sur plusieurs parties de cette science; il me semblait donc qu'avec le secours du bon sens, il ne m'en fallait pas davantage pour me tirer d'affaire.

Un grand mouvement venait de s'opérer dans la jurisprudence; les Coutumes étaient mises de côté et l'équité entrait pour beaucoup dans les jugements, mais c'était la justice criminelle, surtout, qui marchait vers une réforme totale. En classant ce que je voulais soutenir et en cherchant le thème qui devait coordonner les détails, je m'aperçus enfin que pour traiter une matière spéciale, il faut une application et des connaissances spéciales; force me fut donc de me réfugier dans une généralité. L'histoire de l'Église m'avait toujours beaucoup intéressé à cause de la lutte permanente entre le pouvoir spirituel et le pouvoii temporel. L'Eglise tend sans cesse à s'élever au-dessus de l'État et à dominer les individus. L'État cherche à maintenir ses droits et les individus défendent leur indépendance, d'où il résulte des conflits plus ou moins terribles, mais toujours affligeants. J'avais la conviction que pour les faire cesser à tout jamais, il fallait authentiqucment et solennellement reconnaître et consacrer le droit que doit posséder l'État et qu'il possède naturellement; ce droit consiste à déterminer le culte qu'enseignera le clergé, à ri'gler sa conduite, et à imposer à tout individu, le devoir de respecter ce culte et de le x^raliqucr, extérieurement du

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nioinS; car personne n'a le pouvoir de limiter la pensée. En traitant ce thème, tantôt historiquement et tantôt spéculativement, je démontrais que toutes les religions ont été fondées par des conquérants, des rois, des hommes puissants; je n'en exceptais pas même les religions chrétiennes, car l'exemple de la réformation était encore bien près de nous. Je raisonnais avec d'autant plus de hardiesse, que je ne faisais ce travail que pour contenter mon père, qui voulait absolument qu'au lieu de me borner à composer une thèse, je fisse un traité sur lequel la disputation put s'engager, et j'espérais que mon traité ne passerait pas à la censure ; car mes relations avec Herder m'avaient rendu si défiant de moi-même, que je ne désirais nullement me faire imprimer. Quoique je parlasse et que j'écrivisse le latin avec beaucoup de facilité et d'élégance, je repassai mon travail avec un bon latiniste, non pour perfectionner mon style, ce dont il n "était pas capable, mais pour corriger les fautes de langue et d'orthographe les plus saillantes, après quoi, ma dissertation, qui ne manquait ni de fonds ni de rondeur, et que j avais traitée avec une t;ertaine grâce oratoire, me parut une œuvre fort présentable. La faculté l'accueillit avec autant de prudence que de politesse. Le doyen commença par donner de très-grands éloges à mon traité, puis il fit si adroitement ressortir la témérité de l'ensemble et l'eft'et dangereux qu'il ne pourrait manquer de produire, qu'il arriva tout naturellement à conclure, qu'il était impossible de l'admettre comme objet d'une disputation académique. Il ajouta : Que le candidat avait fait preuve de beaucoup d'instruction et d'une grande élévation de pensées, qui autorisaient à tout espérer de lui ; au'il pourrait, plus tard, en sa qualité de citoyen d'uneville libre et protestante, faire imprimer son traité; et que, pour ne pas retarder sa réception, on l'autorisait à disputer sur des thèses de son choix. En un mot, le bon Doyen fit tout son possible pour adoucir le chagrin qu'il croyait me causerj car il était loin de présumer qu'il remplissait mes

secrets désirs; et certes^, je ne méritais pas les complimerilf qu"il me prodigua sur la docilité avec laquelle je me sou mis à sa décision.

M'adressant de nouveau à mon répétiteur nous choisime? des thèses^ on les fit imprimer; la discussion commença et continua fort gaiement, grâce à l'opposition systématique de mes commensaux, jusqu'au 6 août 1771, jour de ma réception que, selon l'antique usage, nous célébrâmes par un joyeux banquet.

iMon père à qui j'avais envoyé une copie de mon traité, regretta beaucoup qu'il n'eut pas été içnprimé, car il espérait qu'il m'eût fait un grand honneur à Francfort où je devais retourner incessamment. Pour l'empêcher de mettre immédiatement ce travail sous presse, je lui promis de le compléter; et le manuscrit resta parmi ses papiers oîi, bien des années plus tard, je le retrouvai soigneusement conservé. Le lendemain de ma réception, Strasbourg perdit le célèbre professeur Schœpfîin, un des hommes les plus remarquables de son époque, comme savant, comme critique et comme orateur. Quoique né Badois, il avait été élevé à Strasbourg; et malgré les avances de tous les gouvernements qui voulaient se l'attacher, il était resté fiJele au gouvernement français. Je n'ai eu qu'une seule fois l'occasion de le voir, c'était pendant une sérénade aux flambeaux, dont nous autres jeunes gens nous nous étions mis en tète de le régaler. Dis que le tumulte de la musique fut passé, il nous apparut dans la cour au milieu de 1' fumée que répandaient nos torches de résine; et le nob! ■ et svelte vieillard, nous adressa une allocution improvisée, si bienveillante, si paternelle, que nous nous crûmes ir.: moment les égaux des rois et des princes quïl était toujours chargé de haranguer, lorsqu'ils passaient par Stn.sbourg. Quoique je n'aie eu aucun autre rapport immcdi.i avec lui, sa présence en cette ville n"a cependant pas maiiqué de m'ètre très-favorable. Ler, grands hommes ressemblent à certaines constcilutions, qu'il suffit de savoir sur

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