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son horizon, pour se sentir fortifié. Ses disciplfs, Koch et Oberlin qui se trouvaient dans des régions moins inaccessibles pour moi, m'ont rendu d'éminents services. Après m'avoir aidé à satisfaire mon penchant pour les antiquités, ils les dirigèrent sur tous les objets qui peuvent rappeler le moyen âge. Ma mémoire, ma facilité à saisir les objets extérieurs et à les représenter sous le jour le plus propre à exciter l'intérêt, la promptitude avec laquelle je me pénétrais de l'esprit des langues ancieuiies et modernes, les avaient décidés à faire de moi un hist ;rien, un homme politique et un orateur.
Avant d'apprendre à mes lecteurs pourquoi leurs bon- :ies intentions ne se sont point réalisées, et comment je suis revenu à l'Allemagne après avoir été pour la France, je lois leur faire quelques observations générales. Très-peu de biographes ont été à même de décrire une vie toujours calme, pure et progressante. L'existence est, ainsi que le tout au milieu duquel elle se meut, un inexprimable composé de liberté et de contrainte. Notre vouloir est le pronostic de ce que nous ferons dans toutes les circonstances, m lis ces circonstances nous saisissent avec une tyrannie qui leur est particulière; l'action est en nous, la manière dont elle s'accomplit est fortuite, et il ne nous est pas permis de demander le pourquoi.
J'aimais la langue française, car je l'avais apprise au milieu d'une vie agitée, et c'est par elle que j'ai ete initié à ce genre de vie. Je me l'étais appropriée sans le secours de la grammaire, et comme une seconde langue maternelle; j'espérais m'y perfectionner à Strasbourg, et çc fut là, au contraire, que j'en perdis le goût et l'amour. Les Français, qui mettent de la politesse en tout, ne rient jamais des fautes que les étrangers commettent lorsqu'ils parlent leur langue; mais comme ces fautes blessent leurs oreilles, ils ont l'habitude de répéter correctement, ce qu'on vient de dire d'une m.anière vicieuse. Ce procédé fort utile lorsqu'on a la résignation nécessaire pour se re--
connaître constamment écolier, ne laisse pas d'avoir quelque chose de fort humiliant. Quant à moi, ces perpétuelles interruptions et réprimandes, m'impatientèrent au point que je cessai de parler, car il me semblait que ce que je disais était assez intéressant pour qu'on l'écoutât sans s'occuper de la correction du langage. Il est vrai que le mien était plus bizaire que celui de tous les autres étrangers. J'avais eu pour maîtres de langue, des valets et des seiîtinelles, des acteurs et des amateurs de théâtre, des héros et des paysans; en mêlant les locutions et les accents de ces divers personnages, je m'étais formé un idiome véritablement bohélien, auquel j'ajoutais les tournures de phrases et la prosodie des ministres protestants français que j'aimais à entendre prêcher ; et comme pour achever de rendre mon jargon inintelligible, j'embrassais dans mon amour subit pour le seizième siècle, tous les auteurs français de cette époque, tels que Montaigne, Amyot, Rabelais et Marot, dont j'employais hardiment les expressions les plus inusitées et les plus abhorrées par la bonne société du jour. C'était PU point qu'aucun Français, quelque poli qu'il put être de sa nature, ne se sentait le courage de m'écouter sans me blâmer ouvertement, ce qui me remit de nouveau dans la position qui, naguère m'avait tant affligé à Leipzig, sans me laisser toutefois l'avantage de revendicfuer le privilège qu'a chaque province de parler son idiome à elle, car je me trouvais sur une terre étrangère et, par conséquent, forcé de me conformer à ses usages et coutumes. Je me serais peut-être soumis à ces exigences, si un mauvais génie ne m'avait sans cesse soufflé à l'oreille, que, malgré les efforts les plus constants, il sera toujours impo?.sible à un étranger de parler français comme un Français; qu'on supportait l'Allemand, l'Anglais, l'Italien avec le masque français dont ils avaient eu tant de peine à se couvrir, mais cju'ils ne pourraient jamais se flatter d'être reçus dans l'égHse du vrai parlage, en dehors de laquelle, il n'y a pas de salut linguistique possible. Schœpflin lui-même, n'a
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pu atteindre ce haut degré de perfection ; on approuva les etTorts qu'il avait faits pour s'exprimer dans la langue française, en savant^ en orateur et en homme du monde, mais on ne cessait de le blâmer, de le critiquer et de soutenir que l'allemand perçait dans tout ce qu'il disait et écrivait. Au lieu de nous consoler, nous autres jeunes gens, en voyant qu'on ne ménageait pas phis le bois sec que le bois vert, nous nous révoltâmes contre des exigences impossibles à satisfaire, et nous prîmes la résolution de renoncer à la langue française, pour revenir avec plus de force et de volonté à celle de nos pères. A partir de ce moment, on ne parla plus qu'allemand à notre table. Ce retour à la langue du pays, nous conduisit à celui de ses institutions. N'ayant rien de très-favorable à dire sur l'organisation de l'Empire, nous convînmes franchement qu'elle ne se composait que d'une foule d'abus légaux, situation préférable encore à celle du gouvernement français qui s'égarait dans une multitude d'abus en dehors des lois, ne déployait de l'énergie que là, où il aurait fallu céder, et faisait ainsi pressentir un bouleversement total dans un avenir peu éloigné. En tournant nos regards vers le nord, nous y vîmes Frédéric, cette étoile polaire autour de laquelle tournait l'Allemagne, le monde entier. La première et la plus visible manifestation de son influence, était l'introduction de l'exercice et du bâton prussien dans l'armée française. Nous lui pardonnions sa prédilection pour l'idiome français, à cause des chagrins que les poètes et les philosophes français ne cessaient de lui causer en le traitant comme un intrus; et leur obstination à soutenir que les Allemands manquaient de goût, acheva de nous éloigner d'eux. Nous nous consolâmes de cet éternel refrain de toutes leurs critiques, en les dédaignant, mais il nous fut impossible de comprendre le véritable sens qu'ils y attachaient, car déjà Ménage avait déclaré que les écrivains français réunissaient toutes les qualités, le goût seul excepté, tandis que les critiques du jour soutenaient que
les auteurs modernes manquaient de goût, reproche auquel Voltaire lui-même n'a pu échapper entièrement. Ainsi ramenés à la nature, rien ne pouvait plus avoir aucune valeur à nos yeux, que l'expression vive et énergique d'un sentiment sincère et vrai. Au reste, la littérature française avait un air d'ancienneté et d'aristocratie peu propre à attirer une jeunesse pleine d'énergie et de tendances novatrices. Depuis le seizième siècle, la marche de cette littérature avait été régulièrement progressante ; ayant atteint son apogée et produit une abondante moisson de chefs-d'œuvre, il ne restait aux plus grands génies du dix-huitième siècle, que le rôle modeste de glaneurs. Beaucoup de choses cependant avaient vieilli, la comédie surtout avait besoin de se rajeunir pour se rattacher à la vie et aux mœurs nouvelles ; plusieurs tragédies avaient disparu de la scène, et Voltaire avait profité de cette occasion pour publier Corneille, afin de prouver au public, combien avait ét^ défectueux, le prédécesseur qu'on lui reprochait de n'avoir pu atteindre. Ce même Voltaire, la merveille de son temps était devenu vieux comme la littérature sur laquelle il avait régné pend.mt près d'un demi-siècle. L'influence de la société sur la littérature devint toujours plus visible, car celte société composée dhommes riches, d'un rang élevé et d'une haute naissance, avait fait de la littérature son principal o!)jct d'amusement; aussi prit-elle des airs de nobles qui ont toujours quelque chose de répulsif, tandis que la critique devint dénigrante, négative et médisante. Les classes élevées jugèrent les écrivains par de semblables procédés, et les écrivains en usèrent ainsi envers leurs collègues et même envers leurs protecteurs. Ne pouvant plus se faire respecter par le public, on chercha à le surprendre par la hardiesse, ou à le captiver par une feinte humilité, ce qui donna lieu à une telle fermentation littéraire, que Voltaire lui-même eut besoin de toute son activité et de toute son influence, pour ne pas en être dominé. Déjà on l'appe-