LIVRE XI. 2G
lait hautenirnt, vn vieil enfant capricieux, et son infatigable ardeur à continuer son œuvre était regardée comme les vains elForts d'une vieillesse usée. Certains principes qu'il avait toujours soutenus et dont la propagation ét^iit devenue le but de sa vie, netaientplus ni admis ni estimés; sa foi en Dieu, qu'il avait si hautement proclamée et qui le séparait des athées, était sans cesse contestée ou tournée en ridicule. C'est ainsi que le Aénérable patriarche de la littérature, se vit réduit à guetter, comme le plus mince écrivain, l'instant propice, pour ressaisir la faveur publique, de faire trop de bien à ses amis, trop de mal à ses ennemis, et d'être faux et dissimulé, malgré son amour passionné pour la vérité et la franchise. Était-ce bien la peine d'avoir fourni une carrière si longue, si laborieuse et si noblement grande, pour la finir plus dépendante qu'elle n'avait commencé? Sa haute intelligence comprit tout ce qu'il y avait de fâcheux dans cet état de choses, et son esprit irritable en fut vivement blessé. Ses adversaires ainsi que ses partisans blâmèrent les boutades par lesquelles il donnait parfois un libre cours à sa mauvaise humeur, car tous se croyaient au-dessus de lui, quoique pas un ne fût digne de lui être comparé.
Quant à nous autres jeunes gens, la partialité de Voltaire, devait nécessairement nous déplaire, car notre amour tout à fait allemand pour la nature et la vérité, i nous faisait voir dans l'équité envers nous-mêmes et envers les autres, l'unique guide de la vie. Ses attaques passionnées contre la religion et contre les livres sur lesquels elle est fondée, m'avaient plus d'une fois pénible- ! ment impressionné ; et je perdis toute confiance en lui, lorsque pour combattre les traditions du déluge, il nia l'existence des coquillages pétrifiés. Mes récentes excursions en Alsace, m'avaient mis à même de voir et d'examiner ces preuves matérielles que toute la vallée du Rhin avec ses hautes montagnes avaient été jadis une vaste mer. Il m'importait peu a^i'elle eût été en cet état, avant, pen-
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dant ou après le déluge de Noé; mais l'état en lui-même était incontestablement prouvé par les coquillages pétrifiés^ dans lesquels Voltaire ne voulait voir qu'un jeu d(> la nature.
Encore un mot sur cet homme incomparable. Jouir de tous les avantages de la vie sociale, acquérir une grande fortune, établir des relations avec les maîtres de la terre et se mettre à leur niveau : tel a toujours été le but vers lequel il a tendu sans cesse, et jamais personne ne sest rendu plus dépendant qu'il Ta fait dans l'espoir d'arriver enfin à une indépendance complète. Il parvint en effet à subjuguer les esprits et à gagner la nation, et ses adversaires déployèrent en vain contre lui des talents médiocres et une haine immense. Si la cour de France ne se réconcilia jamais sincèrement avec lui, la plupart des rois étrangers étaient ses tributaires, tels que le grand Frédéric, Catherine de Russie, Gustave de Suède, Christian de Danemark, Charles de Brunswick, Henry de Prusse, frère du roi, le Polonais Poniatowsky. Les Papes euxmêmes cherchèrent à l'apprivoiser par de grandes condescendances ; et si l'empereur Joseph II s'est toujours tenu éloigné de lui, ce n'est point un mérite, mais un tort de sa part ; la gloire de ce monarque serait plus grande encore, si à tant de haute raison et de nobles sentiments, il avait joint une juste appréciation de l'esprit et, par conséquent, de l'homme qui en était la plus brillante personnification.
Ce que je viens de dire sur la littérature et les littérateurs français, n'est que le résumé des bruits publics qui résonnaient sans cesse à nos oreilles. J'ajouterai que le public français demandait toujours du nouveau, et que ce nouveau ne paraissait que pour mourir aussitôt sous le poids d'un blâme perpétuel. Les natures allemandes ne se feront jamais à ces manières d'être; nous aimons à fixer les impressions que les objets font sur nous et à les élaborer consciencieusement; nous avons en outre, la conviction qu'à force de patience, d'études et de bon