LIVRE XI
vouloir^, on peut arriver à donner, avec le jugement d'une œuvre littéraire^ les causes qui ont fait naître ce jugement et les raisons qui le justifient. Nous étions loin cependant de méconnaître les avantages que nous pouvions tirer du grand et magnifique monde français. Jean-Jacques Rousseau nous avait entièrement captivé; mais en jetant nos regards sur sa destinée, nous reconnûmes à regret, qu'il était forcé de se trouver suffisamment récompensé de ses utiles et glorieux travaux parce qu'on lui permettait de vivre à Paris méconnu et oublié.
Quand on nous parlait des encyclopédistes ou que nous ouvrions un des volumes de leur œuvre colossale, il nous semblait qu'on venait de nous jeter au milieu des nombreux métiers d'une grande fabrique de drap, où, à force d'entendre des bruits inconnus et de voir des mécanismes incompréhensibles, on se forme sur tout ce qu'il faut pour arriver à faire une pièce de drap, une idée si confuse et si peu agréable, qu'on se dégoûte de l'habit dont on est vêtu. Diderot tenait d'assez près à l'Allemagne, car dans tout ce que les Français blâmaient en lui, il s'était montré véritablement allemand, mais il était déjà trop haut placé, et son horizon était devenu trop vaste, pour que nous eussions pu nous asseoir à ses côtés. Son Fils naturel, nous plaisait infiniment et nous fûmes ravis de ses braves Braconniers et de ses vaillants Contrebandiers, canaille poétique qui ne tarda pas à venir faire des siennes sur le Parnasse allemand, La destinée de Diderot n'était pas plus propre que celle de J. J. Rousseau à donner mie idée favorable dt» la vie sociale, et tous deux faisaient pressentir cet immense bouleversement du monde politique, dans lequel tout Cf qui existait semblait prédestiné à périr. Voyons maintenant quelle a été l'influence des grands écrivains français sur l'art en général. Le but de l'art est de donner à l'illusion, l'apparence d'une noble réalité ; l'abus consiste à matérialiser l'apparence au point d'en faire une réalité vulgaire. Grâce au secours de la perspective, le théâtre était par»
venu à produire un effet très-satisfaisant avec ses coulisser., tout à coup on conçut l'idée de fermer les deux côtés de là scène afin d'en faire une ventaDle chambre. Ce changement de localité menaçait d'entraîner celui des pièces et du jeu des acteurs^ c'est-à-dire de faire naître un théâtre nouveau. Les acteurs français cependant avaient, dans la comédie surtout, atteint le plus haut degré de perfection. Le séjour de Paris, la facilité d'observer la tenue des gens de cour, les intrigues amoureuses qui mettaient les actrices en rapport avec les classes les plus élevées, leur offraient le moyen de reproduire fidèlement sur le théâtre, le monde élégant et distingué. Sous ce rapport, les amis du naturel et du vrai, n'avaient plus rien à désirer. Restaient les vers, aussi peu naturels et aussi peu vrais, que la manière doiît on les déclamait; pour les bannir de la comédie, on eut recours à une prose élevée quand il s'agissait de sujets graves ou sérieux. De son côté, la tragédie était menacée d'une réforme qui n'a pu être détournée que par la tyrannie de l'habitude et par l'influence d'un grand talent. Lekain jouait les rois et les héros avec une dignité, une énergie et une élévation dramatique, qui lui valurent l'admiration générale. Tout à coup un autre acteur nommé Aufresne, leva une autre bannière à côté de celle de Lekain, en déclarant une guerre d'extermination à tout ce qui n'était pas naturel ot vrai; et il joua ses rôles avec tout le naturel, toute la vérité possible, sans aucun egarcî pour les conventions théâtrales. Cette manière si opposée à celle des autres acteurs français, le laissa st^ul contre tous ; il n'en persista pas moins dans le système qu'il avait adopté, parce qu'il lui paraissait parfait, et il aima mieux quitter Paris, que de céder à ses adversaires. Lorsqu'il passa par Strasbourg, nous le vîmes jouer le rôle d'Auguste dans Cinna, Mithridate et plusieurs autres rôles célèbres. C'était un de ces artistes rares qui savent introduire l'art dans la nature, et con\ ertir la nature dans la plus parfaite expression de l'art. Malheureusement, ce sont ces hommes d'élite, dont les