‹ Mémoires de GoetheChapitre 110 sur 189 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

perfections mal interprétées, enfantent les doctrines pernicieuses d'un faux naturel. Il faut que je mentionne encore une œuvre peu considérable par son étendue, et qui n'en a pas moins fait époque, c'est le Pyçjmalion de J. J. Rousseau. Cette production singulière se balance entre l'art et la nature, et s'abandonne à la tendance vicieuse de fondre l'art dans la nature. L'artiste qu'elle nous montre, vient de produire une œuvre parfaite, mais il n'en est point satisfait; il ne lui suffit point d'avoir représenté son idée artistiquement et en dehors de lui, car après avoir donné à cette représentation, une vie idéale et sublime, il veut la ravaler jusqu'à lui communiquer la vie terrestre; il veut détruire par un acte de sensualité vulgaire, ce qu'un acte purement intellectuel a produit de plus sublime. Cette foule d'impressions vraies ou fausses, justes ou folles nous poi:ssèrent sur des routes de traverse qui préparèrent cette révolution de la littérature allemande, dont nous devions être les témoins après y avoir travaillé, les uns sans et les autres avec connaissance de cause.

Nous n'avions aucun penchant à puiser de nouvelles lumières dans la moderne philosophie française, mais comme nous nous croyions suffisamment éclairés en matière de religion, les querelles des philosophes français avec le clergé n'avaient aucun intérêt pour nous, et les livres condamnés au feu ne nous intéressaient plus. La simple curiosité me fit feuilleter le Système de la Nature. Ce livre me parut si gris, si cimmérien, si cadavéreux, que je tressaillis devant lui comme à l'apparition d'un fantôme. Croyant sans doute donner un grand prix à son livre, l'auteur déclare dans la préface, qu'il est un vieillard arrivé sur le bord de la tombe, et qu'avant d'y descendre, il veut révéler la vérité à ses contemporains et aux générations futures. Cette précaution oratoire, ne lui servit qu'à se faire moquer de lui par nous autres jeunes gens, car nous nous étions aperçus depuis longtemps, que les vieillards n'approuvent iihis rien de ce qu'il y a de bon

et d'aimable en ce monde. Les vieilles églises n'ont que des vitres troubles. Si vous voulez savoir quel goût ont les cerises, demandez-le aux enfants et aux moineaux. Ces proverbes que nous affectionnions beaucoup nous firent voir, dans le Système de la Nature, la quintessence de tout ce que la vieillesse a d'insipide et de révoltant. D'après ce livre. Dieu ne peut exister parce que tout ce qui existe dans la nature est nécessaire. N'aurait-on pas été autorisé à demander pourquoi Dieu n'était pas nécessaire aussi? Nous fûmes, il est vrai, forcés de reconnaître qu'on ne peut se soustraire aux exigences des changements de saisons, aux influences des climats et à une foule de nécessités physiques, mais nous sentions le libre arbitre se manifester en nous ; et le mot liberté sonne si bien, que lors même qu'il ne désignerait qu'une illusion, on ne voudrait pas y renoncer. Au reste, le Système de la Nature avait trompé notre attente sous tous les rapports; son titre nous avait fait espérer qu'il y serait question de la nature, notre idole. Nous eussions tant aimé à entendre parler des soleils et des étoiles, des planètes et des lunes, des vallées et des montagnes, des fleuves et des mers, de tout ce qui vit sur et dans la terre, dans l'eau et dans l'air. Nous savions qu'en traitant de pareilles questions, on était forcé de dire des choses dont le vulgaire s'effraie, que le clergé et le gouvernement trouvent dangereuses, ce qui nous avait fait espérer que le Système de la Nature avait noblement mérité l'honneur de passer par l'épreuve du feu. Mais au lieu du jour nouveau que nous croyions voir luire devant nous , nous nous trouvâmes plongés dans les ténèbres de l'athéisme, au milieu desquelles s'évanouissaient le monde avec toutes ses créatures, le ciel avec toutes ses étoiles. Si ce livre nous a été nuisible, ce n'est que parce qu'il nous a dégoûtés de la philosophie et surtout de Ig métaphysique, et qu'il nous a Mt emJDrasser avec passion, la vie d'expérience, l'activité et le savoir vivifiant. C'est ainsi qu'à lentréc de la France, nous nous dépouillâmes

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