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Italie ; ce qui ne l'empêch;iit pas de me dire qu'il fiiliait, auparavant, visiter la France et Paris, parce qu'après a\ oir vu l'Italie, on ne pouvait plus rien trouver de beau en ca monde. Ce tableau prophétique de mon avenir,, avait d'';a> tant plus d'attraits pour moi, que mon père le termin;;;t presque toujours par une description brillante de l'Italie, et surtout de la ville de Naplts.
Mes teçons particulières s'étaient multipliées au point, qu'on avait pris le parti d'y associer les enfants de nos \oi- •sins, ce qui ne contribua nullement à hâter mes progrès. Les maîtres suivaient leurs vieilles routines, tandis que les malices et parfois les grossièretés de mes camarades, troublaient à chaque instant des leçons déjà fort peu fructueuses par elles-mêmes. Cornélius Nepos nous paraissait trop sec ; grâce aux catéchismes et aux sermons, le Nouveau Testament nous paraissait tout à fait trivial. Privés ainsi de toute étude vraiment intéressante à nos yeux, nous nous laissâmes aller à une rage de rimer, dont, au reste, j"ét:iis atteint depuis longtemps. Cette disposition d'esprit nous fit consacrer tous nos dimanches à des réunions dans lesquelles nous nous faisions la lectiu'e de vers de notre composition. Les miens, qiv^îs qu'ils fussent, me paraissaient toujours les meilleurs. Bientôt cependant je m'aperçus que mes camarades avaient la même opinion des leurs, qui souvent me paraissaient trèspitoyables. Ce qui mit le comble à ma surprise , c'est que le plus inepte de mes p tlts amis, pour lequel cependant j'avais une certaine afiection, et qui se faisait faire ses poésies par son gouverneur, ne se contentait pas de les placer au-dessus des nôtres, mais avait encore la ferme conviction de les avoir composées lui-même. Toutes ces folies ' iiteuses, ces extravagances d'auteur, me sugg-rèrent un : l'idée que je pouyrais fort bien être aussi insensé aux \ de mes camarades, qu'ils l'étaient aux miens. Ce doute ino rendit d'autant plus malheureux, qu'il m'était tout aussi impossible de le détruire que de le convertir en certitude.
Le hasard vint enfin à mon secours. Nos luttes poétiques avaient attiré l'attention de nos pères; pour se faire une juste idée de notre talent^, ils donnèrent à chacun de nous le sujet d'un impromptu; le mien obtint tous les suffrages, et je repris confiance en moi-même. A cette époque, il n'existait pas encore de bibliothèque à l'usage des enfants, mais j'avais feuilleté plusieurs fois les Chroniques de Gottfried et une Bible in-folio, ornée de gravures de Mérian, ce qui m'avait familiarisé avec les principaux événements de l'ancien monde. VAserro philologico ajouta à ces faits historiques une foule de fables et de mythologies. Bientôt les Métamorphoses d'Ovide, me tombèrent sous la main et achevèrent de meubler mon jeune cerveau d'une foule d'images et d'événements. Tout cela me préoccupait au point que je n'ai jamais connu l'ennui. Les impressions, parfois dangereuses, que je puisais dans ces livres, ne tardèrent pas à être favorablement modifiées par la lecture du lélémaque de Fénelon, avec lequel je ne pouvais alors faire connaissance que par la traduction si imparfaite de Neukirch; Robinson Crusoë et l'Ile Felsenburg eurent leur tour. Le Voyage de lord Anson autou?^ du monde, me fut surtout très-utile; car, en suivant du doigt sur mon petit globe, la route de ce voyageur, je parvins à me faire une juste idée de la terre et de ses diverses contrées.
Un nouveau genre de productions littéraires qui surgirent tout à coup à Francfort, me fournirent de nouveaux sujets d'instruction et de plaisir : c'étaient des dires et des contes du moyen âge, qu'on a reproduits plus tard, sous le titre de Contes populaires. On en vendait une si grande quantité, qu'on avait pris le parti de les clicher et de les imprimer sur de mauvais papier gris, afin de pouvoir les donner à bon marché. Que nous étions heureux, nous autres enfants, lorsque, pour quelques kreutzers, nous étions parvenus à nous procurer, les Quatre fils Haimon , la Belle Mélusine, l'Empereur Oclavien, le Juif Errant, Fortunatus. et toute la séquelle.
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Semblables aux orages qui dans la belle saison viennent souvent gâter les plus charmantes parties de campagne, les maladies d'enfants empoisonnent les plus douces années de ces pauvres petites créatures. Je venais d'acheter Fortunatas et je me proposais de le lire, lorsque je me sentis un malaise général, auquel succéda un violent accès de fièvre; le lendemain, j'avais la petite vérole. L'inoculation était déjà connue ; mais elle passait encore pour une intervention téméraire dans la marche de la nature, et peu de personnes avaient le courage d'y recourir. Après de longues et cruelles souffrances, le masque qui avait long temps couvert mes yeux et mon visage tomba : j'étais heureux puisque je revoyais le jour. Une de mes tantes, qui naguère aimait tant à me promener parce que ma beauté lui attirait des compliments, s'écria en me voyant : Mon Dieu, mon neveu, que tu es devenu laid ! et ce mot cruel, elle me Ta bien des fois répété par la suite : tant il est vrai qu'on est toujours disposé à nous faire expier un plaisir que nous avons procuré jadis et qu'il ne dépend plus de nous de donner. Toutes les maladies que le mauvais génie de l'enfance aime à lui envoyer, vinrent successivement fondre sur moi; et à chacune d'elles on m'assurait que j'étais fort heureux d'être débarrasse d'un mal qui désormais ne pouvait plus avoir de prise sur moi. Cet état de souffrances perpétuelles, contre lequel je cherchai à me roidir pour éviter les tourments de l'impatience, augmenta à mes yeux le mérite des vertus stoïques que j'avais entendu vanter, et que le christianisme nous recommande 50US le titre de résignation.
Parmi les calamités de ce genre, qui troublaient la paix de ma famille, je mentionnerai la mort d'un de mes frères, de quelques années moins âgé que moi. Il était d'une constitution délicate, taciturne et capricieux; je n'ai jamais pu en faire un ami ; la contagion des maladies d'enfance l'enleva, bien avant qu'il ne fût arrivé à l'adolescence. Plusiei;rsde mes frères et sceurs disjxu'uicnt
î>3 MÉMOIRES DE GOETHE.
ainsi de ce monde; et je finis par rester seul avec une sœur que le temps ma toujours rendue plus chère. Mes maladies me devenaient d-autant plus funestes, que mon père voulait que je réparasse le temps qu'elles m'avaient fait perdre, en doublant mes heures d'étude. Pour échapper à ce surcroît de travail, je me réfugiais aussi souvent que possible chez mon grand-père maternel. Sa maison était un de ces anciens forts dont j'ai déjà parlé. ce qui ne l'empêchait pas d'avoir un très-beau jardin. Le digne prévôt y occupait ses loisirs en surveillant les espaliers et en classant les tulipes et les jacinthes. Rien n'était plus réguHer, plus uniforme que la vie de ce vieil, lard. Chaque matin, sa voiture le conduisait à l'hôtel de ville; à son retour, il dînait, fiùsait la sieste et descendait ensuite au jardin, vêtu d'une robe de chambre ample et tramante, et coiffé d'un bonnet de velours à grands plis, ce qui lui donnait un air antique, tenant le milieu entre Âlcinoiis et Laërte. Il parlait peu, ne s'animait jamais et ne souffrait aucune innovation dans sa maison; tout en lui et autour de lui respirait la conscience d'une paix inviolable et d'une durée éternelle. Mais ce qu'il y avait en lui de plus étonnant, c'était l'esprit prophétique qui lui faisait pressentir l'avenir de tout ce qui pouvait le concerner, lui et les siens. Il n'avait jamais confié cette faculté qu'à sa femme ; nous autres enfants cependant, nous savions fort bien qu'il en était doué; aussi ressentions-nous pour lui une vénération mêlée de crainte. Voici quelques-ims dc3 faits de cette nature, dont on parlait souvent dans notre famille.
Lorsqu'il n'était encore qu'un des plus jeunes magistrats de Francfort, il rêva qu'il était en séance, et qu'un des échevins qui venait de se lever, l'engageait fort poliment à prendre sa place. Le lendemain le même échevin fut frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante. Persuadé qu'il le remplacerait, mon grand-père fît faire tous les préparatifs nécessaires à la ct';lt 'iraliou Ce son avènement; et ce l'i.t en
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effet pour lui que sortit la boule d'or qui fait les échevius. A la mort du prévôt de la ville, il eut sans doute une vision semblable. Craignant que l'empereur ne se souvînt qu'autrefois il avait nommé les prévôts, le sénat mit tant d'empressement à remplacer son chef, que l'huissier fut oblige de parcourir la ville toute la nuit, afin que la séance pût avoir lieu dès le point du jour. Lorsque cet huissier arriva chez mon grand-père , il demanda un bout de chandelle pour remplacer celui qui venait de s'user dans sa lanterne : Donnez-lui une chandelle entière, dit mon grandpère ; car c'est pour moi qu'il a toute cette peine. L'événement justifia ces paroles, car le lendemain il était prévôt de la ville. Je me souviens que lorsque je pouvais feuilleter dans ses papiers, je trouvais souvent, à la suite de notes d'horticulture^ des phrases de ce genre : «Cette nuit... est venu me' voir... il m'a dit...; » ou bien : « Cette nuit j'ai vu... » Les noms et les révélations étaient en chitîies inintelligibles pour moi. Ce qu'il y avait de plus extraor- «■inaiie chez ce vieillard, c'était que les personnes chez lesquelles il ne s'était jamais manifesté aucune faculté divinatoire, s'en trouvaient douées tout à coup, lorsqu'elles restaient dans son atmospère ; et cependant, il n'a transmis cette faculté à aucun de ses enfants ou de ses petits-enfants. En parlant de ma famille, je ne puis m'empécher de penser avec reconnaissance à ma tante mariée au droguiste Melbert. J'allais souvent chez elle, car de ses fenêtres je pouvais voir à mon aise le tumulte du marché auquel je craignais de me mêler; et si d'abord rien ne me parut intéressant dans le magasin de mon oncle, que le bois doux et les pastilles de réglisse, je finis par y puiser des connaissances exactes sur les divers objets que j'y voyais. Cette tante, la plus pt'tulante des sœurs de ma mère, était, depuis sa tendre jeimesse, toujours chez les voisines pour y soigne» et parer les enftmts dont, selon elle, on ne s'occupait ja m;ns assez. Pendant les solennités publiques, il était im possible de la retenir à la maison ; au couronnement d
Charles VIL elle s'était élancée sur une l)orne devant laquelle l'empereur devait passer. Dès qu'elle le vit paraître, elle se mit à crier : Vive l'empereur ! et força ainsi le monarque à ôter son chapeau devant elle. Cette espièglerie lui avait laissé un souvenir si agréable, qu'elle la racontait toujours avec orgueil. Une autre sœur de ma mère, avait épousé M. Stark, pasteur de l'église Sainte-Catherine; tous deux vivaient dans la paix et dans la retraite qui convenait à leur position. Dans cette maison j'appris à connaître Homère , mais par une traduction prosaïque , ornée de gravures qui achevèrent de fausser mes idées sur les héros de la Grèce. Les événements m'intéressèrent, et comme je regrettais de les voir finir si brusquement à la mort d'Hector, mon oncle me renvoya à l'Enéide de Vir gile, et cet ouvrage répondit parfaitement à mon attente.
Il est, sans doute, inutile de dire que l'enseignement religieux faisait partie de mes études. Alors le protestantisme n'était qu'une morale sèche et aride, peu propre à émouvoir 1 ame et à toucher le cœur : aussi voyait-on se former de toutes parts, des confréries telles que les séjjaratistes, les piétistes, les herrnhuter (frères Moraves), qui tous cherchaient à se rapprocher de la Divinité par l'intervention du Christ, et par des moyens qui leur semblaient plus efficaces que ce que leur offrait la religion reconnue. Les séparatistes intéressaient surtout, parla substantialité de leurs principes et par l'originalité de leurs manières. Parmi les anecdotes qu'on se racontait sur ces sectaires, je ne citerai que la réponse d'un ferblantier, qu'on croyait embarrasser en lui demandant quel était son confesseur. « Mon confesseur, répondit-il, est d'un rang très-élevé; vous le connaissez tous ; c'est celui du roi David. »
Influencé, sans doute, par ces exemples, j'eus à mon tour l'idée de me rapprocher de Dieu à ma manière. Mes instructions religieuses et plusieurs passages des Evangiles, m'avaient fait regarder comme le seul Dieu véritable, celui qui aime le monde et le considère comme son œuvre. Il