‹ Mémoires de GoetheChapitre 111 sur 189 · LIVRE XI. 2n · texte numérisé non relu

LIVRE XI. 2n

(le toutes nos anciennes prédilections pour les Français; leur vie sociale nous parut prétentieuse, leurs poésies froides, leurs critiques anéantissantes et leur philosophie abstruse et incomplète. Dans cette fâcheuse disposition d'esprit, nous nous serions sans doute abandonnés à la nature brute et sauvage, si une autre étoile n'était venue nous éclairer. Ai-je besoin de nommer Shakespeare ? Ceux de mes lecteurs qui voudront se fiiire une juste idée de reifct que la lecture des œuvres de ce grand homme produisit sur les étudiants de Strasbourg, feront bien de lire l'article qui le concerne dans le magnifique ouvrage de Herder, intitulé : Sur le Génie et l'art allemand. On fera également bien de consulter les Remarques de Henz sur le théâtre. Herder pénètre dans les profondeurs du génie de Shakespeare et l'expose dans tout son éclat, Henz tempête contre les coutumes du théâtre, et veut que tout s'y passe à l.i manière de Shakespeare. Puisque je viens de nommer ce jeune littérateur, je vais essayer de donner à mes lecteurs, une idée de son talent et de son caractère. Je ne fis sa connaissance que vers la fin de mon séjour à Strasbourg, et nous ne nous voyions pas souvent, car nous ne fréquentions pas les mêmes sociétés, mais nous aimions à nous rencontrer, car nous avions les mêmes manières de voir. Il était petit et bien fait, avait une charmante petite tète, des traits gracieux, quoique un peu raccourcis, des yeux bleus et des cheveux blonds. Ses manières tenaient le milieu entre la réserve et" la timidité, ainsi que cela convient à un jeune homme. Son caractère était fantasque et bizarre., ce qui le rendait plus propre que tout autre à sentir et à peindre les extravagances et les écarts du génie de Shakespeare. Sa traduction des Peines d'amour perdues, en est une preuve évidente. Dans cette traduction il traite son auteur avec une grande liberté et se dispense de le suivre pas à pas, mais il s'approprie si bien la marotte, imite si bien les allures burlesques de Shakespeare dans ce petit poème, qu'il s'est acquis l'approbation de tous ceux qui aiment

ces sortes de productions. Les absurdités des Clowns, faisaient surtout notre bonheur. Le penchant vers l'absurde qui, dans un âge plus avancé s'éloigne et disparaît, était alors chez nous dans toute sa fleur. Tout en nous y abandonnant sans réserve, nous faisions de nombreuses excursions dans les environs de Strasbourg, et je me livrais à ces plaisirs avec d'autant plus de passion, que mes relations avec Frédérique commençaient à m'inquiéter. Ces amours de la première jeunesse auxquelles on se livre sans aucune pensée d'avenir, ressemblent aux bombes qui s'élèvent en lignes brillantes vers les étoiles, semblent séjourner un instant au milieu d'elles, reparaissent pour décrire la même ligne, mais en sens inverse et pour porter la désolation sur le point où elles terminent leur cours. Frédérique cependant était toujours la même; on eût dit qu'elle ne supposait pas la possibilité que le lien qui nous unissait allât se briser. Au reste, sa position était moins pénible que la mienne; lorsqu'une jeune fille se laisse aller à l'amour, elle suppose que l'homme qui a cherché à le lui inspirer, le trouve d'accord avec sa position et ses devoirs. C'est en effet ainsi que nous devrions agir, mais lorsqu'une tendre passion s'empare de notre cœur, nous laisse-t-elle la liberté de nous demander où elle pourra nous conduire ? La vue de ma bien-aimée m'impressionnait si péniblement, que je n'allais presque plus à Sesenheim ; il me fut cependant impossible de partir sans la revoir une fois encore. Le souvenir de ce dernier séjour à Sesenheim, s'est entièiement effacé de ma mémoire, je sais seulement que je se uffrais horriblement, que Frédérique avait les larmes aux yei'v lorsque déjà assis sur mon cheval, je lui tendis de no avcaM la main.

Pendant que je m'éloignais doucement du village, je vis, non avec les yeux de la chair, mais avec ceux d( l'intelligence, un cavalier qui, sur le même sentier, s'ava açait vers Sesenhf'im; ce cavalier c'était moi-même, j'étai.' velu d'un habit [ îs bordé de galons d'or, comme je n'en ivais

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jamais porté; je me secouai pour chasser cette halkicination et je ne vis plus rien, 11 est singulier que huit ans plus tard, je me retrouvai sur cette même route, rendant une visite à ma Frédérique et vêtu du même habit dans lequel je m'étais apparu; je dois ajouter que ce n'était pas ma volonté, mais le hasard seul qui m'avait fait prendre ce coutume. Mes lecteurs penseront ce qu'ils voudront de cette bizarre vision, elle me parut prophétique, et comme j'y trouvai la conviction que je reverrais ma bien-aimée, elle me donna le courage de surmonter la douleur des adieux; les distractions du voyage firent le reste.

Arrivé à Manheim, je m'empressai d'aller voir la salle des antiquités dont j'avais pris une idée dans les œuvres de Lessing et de Winckelmann. Le directeur Weischaffel, m'accueillit avec bonté et me fit conduire dans la salle par un guide qui, après m'avoir introduit, me laissa à mes réflexions. Me voici donc seul dans une immense salle carrée, d'une hauteur prodigieuse et parfaitement éclairée par de nombreuses fenêtres percées au-dessus des corniches. De magnifiques statues antiques remplissaient l'espace tout entier, c'était une forêt de statues, un assemblage de personnages historiques ; et chacun de ces personnages pouvait tourner sur son piédestal afin de se montrer sous toutes ses faces; et des rideaux qu'on ouvrait et fermait à volonté l'éclairaient comme on voulaient qu'il le fût. Après être resté un instant immobile sous l'impression de l'ensemble, je m'avançai vers les figures qui m'attiraient avec le plus de puissance. On devinera sans peine que je commençai par l'Apollon du Belvédère. Sa grandeur presque colossale, ses formes sveltes et gracieuses, sa pose libre et fière, son regard triomphant lui assuraient une victoire complète sur mes sens:itions. Je ne le quittai que pour contempler le groupe du Laocoon. Malgré tout ce que j'avais lu sur ce chefd'œuvre, j'y cherchai mon point de vue à moi ; mais chaque objet m'attira à son tour; le lutteur mourant me captiva, sans m'empêcher de jeter mes regards sur le groupe et

Castor et Pollux, restes précieux qui, quoique mutilés, me procurèrent un des plus beaux moments de ma vie. Je ne savais pas encore qu'il était possible de se rendre compte à l'instant des jouissances de la contemplation. Je cherchai cependant à réfléchir, et je ne pus arriver qu'à la conscience que, dans cette immense réunion de statues, chacune d'elles avait sa valeur individuelle. Je retournais cependant toujours à Laocoon; la célèbre question : pourquoi ne crie-t-i) pas? me revint à l'esprit, et j'y répondis en disant : parce qu'il ne le peut pas. Je trouvais que le mouvement des personnages découle de la conception primitive du groupe ; l'attitude si artistiquement puissante du père est justifiée par deux motifs : la lutte contre le serpent et le besoin d'éviter une nouvelle morsure. Pour adoucir la douleur de la première mor:,ure, il fallait que le bas-ventre se retirât sur lui-même et rendit par là, l'action de crier complètement impossible. Il me parut en même temps que le plus jeune des fds n'avait pas été mordu par le serpent; je fn encore bien d'autres observations sur cette œuvre d'art et je les communiquai à Oeser, dans une longue lettre. Sans faire grande attention à cette lettre, il loua mon bon vouloir et me donna quelques encouragements généraux. J'eus le bonheur de fixer en moi ces pensées artistiques et de les y laisser reposer jusqu'au moment où, en se joignant à mes expériences et à mes convictions nouvelles, elles trouvèrent leur place dans mes Propylées. Après la contemplation zélée et consciencieuse de tant de nobles œuvres plastiques, j'eus le bonheur de jouir d'un avant-goùt des productions merveilleuses de l'architecture antique. Il y avait dans cette même salle une moulure du chapiteau de la rotonde de Rome ; j'avoue qu'à la vue de ces feuilles d'acanthe aussi colossales qu'élégantes, je sentis diminuer ma foi aux merveilles de l'architecture du Nord. Cette grande contemplation qui a si puissamment réagi sur le reste de mon existence, n'eu a pas moins été longtemps sans elfe t.

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