LIVRE XII
sais par me trouver chargé de leur avenir, et les expériences les plus fâcheuses n'ont jamais pu déraciner entièrement ce penchant inné qui, aujourd'hui encore, m'égare toutes les fois que l'occasion s'en présente. Ma mère plus prévoyante que moi savait très-bien que mon père trouverait mauvais qu'un musicien ambulant, sortît d'une maison aussi considérée que la sienne, pour aller quêter de cabaret en cabaret. Pour tout concilier, elle logea le petit vagabond dans une maison voisine où il était nourri en même temps, et grâce aux amis auxquels je le recommandai, il fit d'excellentes affaires. Je le revis plusieurs années après, il était devenu plus robuste et plus lourdaud, sans avoir le moins du monde perfectionné son talent. Ma digne mère, charmée de ce succès dans l'art de pallier mes sottises, était loin de présumer qu'elle ne tarderait pas v^ y avoir recours dans des circonstances plus graves.
Ma sœur avait toujours autour d'elle une société de jeunes personnes charmantes, qui la chérissaient d'autant plus, qu'elle était plus propre à être leur confidente que leur rivale. Le bon Horn aussi était revenu à Francfort, et je retrouvai en lui un ami aussi fidèle que dévoué. Beaucoup d'autres hommes distingués contribuèrent à me rendre aussi agréable que possible, mon nouveau séjour dans ma ville natale. Je placerai à leur tête, les frères Schlosser; l'aîné jouissait de la confiance générale comme avocat habile et comme homme d'affaires intègre. Une intimité plus grande s'établit entre moi et son frère Georges, que j'avais vu à Leipzig et qui venait de quitter le duc de Wurtemberg. Ces deux frères me mirent en rapport avec Merk, qui alors était payeur au ministère de la guerre à Darmstadt. Herder avait déjà parlé de moi à cet homme singulier que la nature avait doué d'une haute raison et d'un esprit brillant. 11 possédait de vastes et utiles connaissances en littérature, en histoire et en droit; et l'expérience lui avait appris à juger le monde sous son véritable point de vue. On estimait son caractère et son érudition, mais
on craignait son esprit mordant. Sa taille était naute et maigre, son nez long et pointu ; ses yeux d'un bleu grisâtre avaient une expression si guettante, qu'ils ressemblaient presque à ceux d'un tigre. En un mot, c'est un df, ces types que Lavater a reproduits dans ses Essais pliysionomiques. Un singulier contraste de caractère se manifestait en lui de la manière la plus bizarre. Naturellement noble, intègre et loyal, il aimait à se montrer volontairement fourbe et rusé; ordinairement sensé, calme et bon, il se plaisait tout à coup à faire quelque chose de blessant et de nuisible ; je n'en ai pas moins vécu très-familièrement avec lui, car j'avais la conviction que jamais ses mauvais penchants ne s'exerceraient contre moi. La société do Darmstadt me souriait sous tous les rapports, car elle so composait d'une foule d'hommes de mérite, et de femmes remarquables panni lesquelles je ne citerai que la fiancée de Herder, aussi intéressante par ses qualités personnelles que par son attachement pour un homme aussi distingué. Dans celte société on aimait à m'entendre -lire mes vers achevés ou commencés; on m'encourageait et on me grondait lorsque des compositions nouvelles m'empêchaient d'achever les anciennes. Faust s'avançait, Gœtz de Berlïchinf/cn s'échauffait dans ma pensée, l'étude des quinzième ot seizième siècles continuait à m'occuper. Je me mis en même temps à écrire tout ce que j'avais pensé sur l'architectiu'e de cette époque, dans laquelle je vis un art indigène, et non un art étranger, ce qui me fit demandei' de nouveau le remplacement du nom d'architecture gothique, par celui d'allemande. Je soutenais en môme temps qu'il ne fcillait pas comparer cette architecture avec celle des Grecs et des Romains, parce qu'elle découle d'un principe différent : Les Grecs et les Romains pouvaient, sous leur beau ciel, appuyer leurs toits sur des colonnades, ce qui formait naturellement des murs à jour; mais nous autres habitants du Nord, qui avons besoin de nous garantir du froid, nous ne saurions jamais assez remercier le génie bienfaisant qui