‹ Mémoires de GoetheChapitre 115 sur 189 · LIVRE Xli · texte numérisé non relu

LIVRE Xli

trouva le moyen d'orner des murs massifs au point de les rendre agréables à l'œil. Mes recherches sur le seizième siècle pendant lequel Luther avait joué un si grand rôle, me ramenèrent aux études bibliques, et je fis imprimer à mes frais des brochures que je composai sur cet important sujet. Leur style et le courage de les publier, m'avaient été inspirés par la lecture des ouvrages de Haman, celte merveille de son époque et qui est toujours restée une énigme pour l'Allemagne entière. C'était un penseur profond et d'une érudition peu commune; malgré son exacte connaissance du monde visible, il y admettait l'existence de quelque chose de mystérieux, d'impénétrable, dont il parlait d'une manière toute particulière. Les hommes du monde et les écrivains les plus en vogue, le regardaient comme un rêveur abstrait; pour les âmes pieuses, le mage du Nord (nom sous lequel on désignait Haman), était d'abord une étoile consolante ; mais il perdit cette réputation en publiant, les Croisades d'un philologue, critique amère de certains chants d'Église et de plusieurs usages de piété. Herder, avec lequel j'étais en correspondance suivie, me tenait au com-ant de tout ce qui émanait de cet esprit à part.

Indifférent pour mes ouvrages terminés, je ne pouvais me lasser d'en produire de nouveaux; et les exemples à cet effet ne me manquaient pas, car on venait d'entrer dans cette époque littéraire si fameuse, où une foule de jeunes gens publiaient leurs essais avec une audace et une présomption qui n'appartiennent qu'à la jeunesse. Si cette tendance a été utile par elle-même, en développant plu'^ d'un talent remarquable, son abus a fait beaucoup de mal

Lorsque rien ne me rappelait encore une faute commise un bonheur perdu par cette faute, j'étais violent et sévère, le souvenir de mes relations avec Frédérique m'avait rendu indulgent et doux; sa réponse à des adieux que je lui avais faits par écrit me déchira le cœur, et je ne pouvais me pardonner ni son malheur ni le mien. Gretchen m'avait

été enlevée, Annette m'avait volontairement abandonné ; envers ma Frédérique j'ai été pour la première fois cou pable et j'ai connu enfin les tourments du remords. Renonçant à l'amour pour mon compte, je m'intéressai à celui des autres^, en cherchant à réunir les amants sur le point de se séparer, afin de leur éviter la triste destinée dont j'étais victime ; ce qui fit ajouter le surnom de confident à celui de voyageur qu'on m'avait donné, parce que letj souffrances de mon cœur me poussaient souvent dans les vallées et sur les montagnes. Au reste, mes relations de société m'appelaient tantôt à Darmstadt et tantôt à Houibourg, deux jolies résidences situées l'une à droite et l'autre à gauche de Francfort, et toujours en rapport ensemble à cause de la proche parenté des deux souverains. Je ne vivais plus, pour ainsi dire, que sur les routes, et lorsque je passais par ma ville natale, on eût dit que je n'y étais qu'un étranger, car je dinais à l'auberge et je me remettais en route immédiatement après le repas. Chemin faisant, je me chantais des hymnes et des dithyrambes bizarres ; un seul de ces chants composé au milieu d'un terrible orage, qui me surprit en pleine campagne, a été conservé et se trouve parmi mes poésies, sous le titre de Cliunt d'alarme du voyageu7\ Pendant celte phase de ma vie j'évitai les femmes avec tant de soin, qu'un ange aimant me couvrit de ses ailes sans que je m'en fusse aperçu. Cet ange, c'était une femme aimable et tendre, je n'appris qu'après sa mort, le penchant qui l'avait entraînée vers aïoi ; j'en fus ému, affligé même; et me sentant sans reproche, je plaignis sincèrement la douce victime d'un amour innocent.

Pour adoucir le chagrin que me causait la situati#îi ôc Frédérique, j'eus recours au remède que je n'avais jamais employé en vain, c'est-à-dire, que je repris mes confessions poétiques qui me valureijt toujours une absolution complète. Les deux Maries doiit l'une figure dans Gœtz de Berlichingen, et l'autre dans Claviyo., ainsi que le rôle pitova-

Page 1