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ble que jouent les amants de ces deux nobles jeunes filles, ne sont que les résultats poétisés de mon repentir.
Le désir de dramatiser Gœtz et son époque^, me souriait depuis longtemps, et j'y travaillais sans cesse, en étudiant cette époque de l'Allemagne ; étude qui me fut aussi fort utile pendant mon séjour à Wetzlar, où je me rendis pour assister à la réforme de la chambre impériale. Un abrégé le l'histoire de cette chambre ne saurait être déplacé ici; je vais donc l'offrir à mes lecteurs.
C'est le plus beau privilège des maîtres de la terre, que de pouvoir appeler près d'eux les hommes les plus vaillants pend;mt la guerre et les plus sages et les plus justes pendant la paix. Usant de ce droit, les empereurs d'Allemagne, avaient créé une cour de haute justice qui les suivait pendant leurs voyages à travers l'Empire ; mais ni cotte cour, ni \es juges de paix, ni l'intervention du clergé, n'eurent le pouvoir de dompter l'esprit batailleur des Allemands du moyen âge; les perpétuelles guerres que les chevaliers se faisaient entre eux, troublaient la pai^ de l'Empire au dedans et paralysaient son influence au dehors. Qu'on ajoute à tous ces inconvénients la terreur que répandaient sur toute l'Allemagne, les francs Juges, dont le terrible pouvoir, dégénéré en police secrète, se trouvait entre les mains d'un si grand nombre d'individus, que personne ne pouvait plus avoir confiance en personne. Pour remédier à tant d'abus, les états de l'Empire proposèrent la création d'une justice stable et permanente ; les empereurs hésitaient, car ils comprenaient qu'il s'agissait de la diminution de leur pouvoir; Maximilien I'"'" céda enfin, et la Chambre impériale fut instituée. Son organisation défectueuse ne lui permit pas de guérir les plaies de l'Empire, mais elle les empêcha de saigner. Les affaires publiquei furent jugées avec promptitude et équité; mais les affaire;» privées s'entassèrent dans les archives sans avoir été examinées. Pendant la guerre de Trente ans, une partie de ces archives tomba au pouvoh' des Français, qui croyaient
no MÉMOIRES DE GOETHE.
s'être emparés de papiers d'Etat fort importants; reconliaissant bientôt leur méprise , ils les auraient volontiers rendus aux Allemands, si ceux-ci n'avaient pas décidé que cette immense quantité de documents ne valait pas les frais de transport.
Cet état de choses avait toujours été en s'empirant, . lorsque Joseph II fut élu empereur d'Allemagne. Ses premiers regards s'étant tournés vers la justice du pays, il reconnut la nécessité d'une révision complète de la Chambre impériale ; et sans songer le moins du monde si cette révision serait utile ou nuisible à ses intérêts personnels, il la fit commencer immédiatement. Lorsque j'arrivai à Wetzhir, on travaillait déjà à l'expédition des procès dont plus de dix mille étaient restés en arri. rc ; et ce qu'il y avait de plus cruel encore, c'est qu'il fallait divulguer et punir les crimes et les malversations de certains Ttssesseurs. Je m'attendais donc à passer de tristes journées dans cette ville. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque j'y trouvai une véritable vie d'étudiani. Les attachés aux diverses ambassades, tous jeunes hommes fort gais, prenaient leur pension dans la meilleure auberge de la ville; le hasard m'y conduisit; ces messieurs m'accueillirent avec empressement, et j'appris, dès le premier jour, que, pour donner à leurs heures de repas quelque chose de piquant et d'original, ils avaient formé une tobfe ronde tout à fait chevaleresque. Le roi, son chancelier et les hauts dignitaires occupaient les premières places; le reste de la table était rempli par les simples chevaliers, dont chacun avait le nom d'un preux célèbre ; on me donna celui de Gœtz de Berlichingen. Toute cette comédie à laquelle je ne pus jamais trouver d'autre but que celui de tuer le temps, fut traitée très-sérieusement; et personne n'aurait osé rire; lorsque, se mettant en campagne pour faire un chevalier. On appelait un moulin un castel, et le meunier un châtelain ; et l'on faisait la lecture de quelques pages des Quatre fils Aymon, pendant la cérémonie dans laquelle on obser-
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vait. au reste, tous les uïiiyes que les chroniqueurs nous ont transmis à ce sujet. Ces amusements dont je m'étais rassasié pendant ma première jeunesse, ne tardèrent pas à nie faire regretter mes amis de Francfort et de Darnistadt ; aussi me trouvais-je très-heureux de l'afïection sincère doii!. Gottern s etiit épris pour moi et que je lui rendais tout aussi sincèrement. Ses manières de voir ét:iient claires el pures. Texpérience et le raisonnement avaient perfectionné son talent. Les heures que nous prssions ensemble à nous communiquer notre savoir, nos projets et nos penchants, s'écoulaient d'une manière bien agréable pour nous deiw. Comme il se trouvait en rapport avec l'Almanach de Boie, il me demanda pour ce recueil , des vers que je lui donnai avec plaisir. Ces publications me mirent en contact avec les jeunes talents dont les puissantes influences ne lardèrent pas à se manifester en Allemagne. Dans ce cercle poétique tendant sans cesse à s'élaigir, se développa un autre sentimejit encore que celui de la poésie : c'était le besoin d'indépendance qui surgit toujours dans les époques de paix et de calme, c'est-à-dire, quand l'homme est moins dépendant d'un autre homme. En temps de guerre, on se soumet à la force brutale sans se plaindre, car les craintes qui ne portent que sur les choses matérielles et financières, n'ont rien de moral, et la soumission aux exigences d'une époque turbulente, n'a rien d'humiliant ; pendant ces époques-là, on forme des vœux, mais on n'a pas d'opinion. En temps de paix, au contraire, le besoin de liberté va toujours en croissant; plus on est libre, plus on voudrait l'être, plus on voudrait qu'autour de nous tout le fût. Cette maladie des belles âmes se manifestait alors sous les formes de la justice universelle, ce qui la rendait plus dangereuse encore, car elle faisait naître une guerre morale qui, en attaquant, avec les intentions les plus louables, tous les actes des gouvernements, conduisait aux résultats les plus malheureux. Par la protection accordée à la famille Calas, Voltaire s'était fait respecter et vénérer du
monde entier; les attaques hardies de Lavater contre le gouverneur de son canton, avaient encore plus fortement impressionné l'Allemagne. Le sentiment esthétique uni à celui de la jeunesse, nous poussait en avant ! Naguère on travaillait, on étudiait pour obtenir des fonctions publiques; tout à coup on se fit les surveillants des fonctionnaires, et le temps approchait où les poètes dramatiques et les romanciers donneraient toujours les rôles de scélérats aux ministres, aux grands chanceliers et autres personnages de ce genre. Plus tard, les feuilles périodiques défendaient ce monde, oh l'imaginaire se mêlait à la réalité, et elles mirent tant d'énergie dans cette défense, que le public crut que la justice était de leur côté. Ces tentatives étaient d'autant plus folles que, dans un pays morcelé comme l'AUem;:gne l'a toujours été, l'opinion publique ne peut être ni utile ni nuisible à personne. Rien ne contribua plus puissamment à cette fâcheuse disposition de la littérature, que la tragédie de Hermann, que Klopstock dédia à l'empereur Joseph IL Les Germains secouant le joug de Rome, étaient sublimement représentés dans cette œmTe; et, certes, rien n était plus propre à réveiller le sentiment de la nationalité; mais en temps de paix, le patriotisme se borne à balayer devant sa porte, à remplir les devoirs de son état, et à diriger sagement les affaires de sa maison. Il était donc bien naturel que les sentiments patriotiques éveillés par la tragédie de Klopstock ne trouvant point d'ennemis à combattre, conduisissent les Allemands à se créer des tyrans imaginaires, dont ils cherchaient les types parmi les souverains et leurs serviteurs. Pour ma part, je continuai à faire de la poésie le moyen d'exprimer mes sentiments, mes rêveries et mes caprices. Plusieurs poésies fugitives se rattachent à cette époque et parurent dans VAlmannch des Muses de Gœltingen. Cette concession faite à la manie littéraire de l'époque, ne m'empêchait pas de travailler avee ardeur à mon Gœtz de Berl ic/ungen ; œuvre par laquelle j'espérais prcuver, que, dans les temps de troubles, un