‹ Mémoires de GoetheChapitre 117 sur 189 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

homme criionneiir peut, dans l'espoir de remédier aux maux qu'il dt'plore, avoir la vertueuse audace de se mettre à la place des lois et du pouvoir exécutif; et qu'il doit nécessairement se désespérer quand ses nobles intentions sont méconnues par le chef de lÉtat, qu'il n'a jamais cessé de reconnaître et de vénérer. Malgré les travaux et les conversations littéraires qui prenaient presque tout mon temps, je fus chaque jour forcé de me rappeler que j'étais à Wetzlar; car on ne parlait de tous côtés que des obstacles, sans cesse renaissants, qui s'opposaient à la révision de la Chambre impériale, et de la triste découverte d'un abus, d'un crime de plus. Tout ceci ne pouvait que trèspéniblement impressionner un jeune homme qui voulait sincèrement le bien. Les formalités de ce grand procès étaient aussi révoltantes que le procès lui-même, car ce n'étaient que ruses et détours ; et si l'on voulait compter pour quelque chose, il fallait défendre ceux qui avaient tort, être maître passé dans l'art de déplacer les questions et de frapper en se défendant. Ces diverses expériences me ramenèrent à mon penchant à observer la nature sur tous ses points de vue. A cet effet, j'avais devant moi deux sujets immaises dont il me suffisait d'apprécier la richesse pour produire quelque chose de remarquable ; l'un était le siècle dans lequel vivait Gœtz de Berlichingen, Vaulre l'époque actuelle, dont les funestes tendances se réfléchissent dans Werther. En nommarrt eet ouvrage, je dois donner une idée des éléments au milieu desquels je l'ai conçu. Parmi les attachés qui étaient venus à Wetzlar pour se préparer aux emplois qu'ils briguaient, en participant aux travaux de la Chambre impériale, se trouvait un jeune homme que nous n'appelions que le Fiancé. Ses manières calmes et posées, sa pénétration, la précision de son langage et de ses écrits, son activité sereine et infatigable, l'avaient fait remarquer si avantageusement, qu'on \?enait de lui assurer un poste honorable et lucratif, ce qui l'avait décidé à se fiancer à une jeune personne qu'il aimait de-

puis longtemps. Charlotte^, car elle s'appelait ainsi^ (tait l'aînée d'une nombreuse famille ; après la mort prématurée de sa mère, elle avait eu le courage de se f;:ire le soutien de son père, et la mère de ses frères et sœurs. A ces qualités qui promettaient à son futur époux un bonheur durable, elle joignait une physionomie gracieuse et animée, une taille souple et svelte. une santé parfaite et la douce gaieté qui en est la compagne naturelle. De tels êtres n'ont pas besoin de beaucoup de livres pour compléter leur éducation, ils deviennent raisonnables d'eux-mêmes et sans efforts. Le fiancé, que son extrême loyauté rendait confiant, aimait à met^^e sa Charlotte en rapport avec toutes les personnes qu'il estimait, car retenu loin d'elle toute la journée par ses travaux, il était heureux quand il savait que ses amis cherchaient à l'amuser par des promenades et des parties de campagne. Il ne tarda pas à me conduire chez elle; l'extrême simplicité de sa mise disait clairement qu'elle ne s'habillait que pour son fiancé, et pour lui prouver qu'elle pourrait, sans grande dépense d'argent et detemps,se mjantrer toujours à lui sous uneforme agréable. Dès le premier coup d'œil, je reconnus qu'elle était sans aucune espèce de pretei^ion et plus disposée à la bienveillance générale qu'à une affection spéciale et exclusive. L'atmosphère qui l'entourait avait une sérénité toute particulière. S'il est doux de voir une mère entourer ses enfants d'une tendre sollicitude, l'aspect d'une sœur qui remplit ce rôle a quelque chose d'imposant, car l'une ne fait qu'obéir aux lois de la nature et de la société, tandis que l'autre se dévoue volontairement. Je me trouvais d'abord heureux et libre près de cette jeune fille qui, authentlquement fiancée à un autre, ne pouvait voir dans mes soins pour lui être agréable, que les attentions d'un ami désintéressé. Bientôt cependant je devins inquiet et rêveur; il me semblait que j'avais trouvé tout ce qui manquait à mon bonheur dans la fiancée d'un autre. Charlotte aimait à m'avoir pour compagnon de ses promenades dont

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îe but était presque toujours de surveiller les ouvriers occupés dans les champs ou les vergers. Le fiancé se joignait à nous toutes les fois que ses occupations le lui permettaient, et nous contractions ainsi l'habitude de vivre presque toujours ensemble. C^était ensemble que nous parcourions les champs encore humides de rosée, que nous écoutions l'hymne de l'alouette et le gai ramage de la caille. Quand la chaleur du jour nous accablait, quand de terribles orages éclataient sur nos têtes, nous nous rapprochions les uns des autres ; et sous l'influence de ce constant amour mutuel, tous les petits chagrins de famille disparaissaient; ce fut ainsi que chaque jour devint pour nous un jour de fête. Ils me comprendront ceux de mes lecteurs qui se souviennent encore du mot de l'heureux et mfortuné ami de la nouvelle Héloïse : « Assis au pied de ma G bien-aimée, je broierai du chanvre, et je ne désirerai « rien autre chose, aujourd'hui, demain, après-demain, « îoute ma vie. »

■ Je ne puis passer entièrement sous silence un jeune homme qui, plus tard, fera si malheureusement parler de lui. Le jeune Jérusalem, fils du célèbre prédicateur que j'ai déjà fait connaître, se trouvait également à Wetzlar, en qualité d'attaché. Je le rencontrais souvent chez des amis communs; il était bien fait et ce que l'on peut appeler un joli garçon. Ne prenant jamais aucune part ni à nos mascarades chevaleresques, ni à aucun de nos plaisirs, il vivait presque toujours seul et consacrait tous ses loisirs au dessin et à la littérature anglaise. On se disait tout bas qu'il était épris d'une violente passion pour la femme d'un de ses amis. S'il est vrai que le bonheur est dans des désirs ardents, tout s'était réuni en ce moment pour faire de moi le mortel le plus heureux du monde : j'aimais la fiancée d'un ami, je cherchais à faire passer dans ma langue les chefsd'œuvre d'une littérature étrangère et je m'efforçais à reproduire la nature ; non-seulement dans mes écrits, mais encore à l'aide du burin et du pinceau.

Un incident f«rt agréable par lui-même, mit fin à cet élat de douces souffrances, et me jeta au milieu d'inquiétudes nouvelles. Je désirais depuis longtemps faire la connaissance de Hœpfner, professeur de Droit à Giessen, dont Merk et Schlosser m'avaient parlé comme d'un homme du plus grand mérite. Profitant d une visite qu'ils se proposaient de lui faire, ils m'engagèrent à venir les trouver à Giessen; je me mis aussitôt en route. Hœpfner surpassa ridée que je m'étais formée de lui. Dès notre première entrevue, on souleva une question sur laquelle on ne se lassera pas de discuter tant qu'il y aura des auteurs : On se demanda si la littérature était sur une voie progressive ou rétrograde. Après avoir laissé ces messieurs exprimer des opinions qu'ils n'avaient pas la prétention de croire incontestables, je pris la parole. ■ — Il me semble, dis-je que les littérateurs ont des saisons qui, semblables à celles de la nature, reproduisent périodiquement les phénomènes qui leur sont propres; on ne devrait donc jamais blâmer ou louer une époque littéraire dans son ensemble. Je crois aussi qu'il faudrait se garder d'élever trop haut certains talents et de trop abaisser les autres, car c'est l'esprit du temps qui les a tous fait surgir. Le printemps réveille le rossignol aussi bien que le coucou, et les chaleurs de l'été ne déploient pas seulement les ailes du papillon ; les cousins dont la piqûre est si douloureuse, leur doivent aussi la vie. Si l'on voulait se pénétrer de cette vérité, on ne répéterait pas tous les dix ans, les mêmes jérémiades et toujours également inutiles sur l'état de la littérature.

On me regarda avec surprime, personne ne savait d'où me venaient tout d'un coup tant de sagesse et de tolérance, le continuai tranquillement mon parallèle entre les produits de la littérature et ceux de la nature. Je ne sais comment j'arrivai à comparer les mollusques, aux écrivains sans force et sans énergie, et j'étendis celte image au point, qu'on me rappela qu'une comparaison trop longtemps soutenue, n'avaii pms au' une valeur.

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