‹ Mémoires de GoetheChapitre 119 sur 189 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

s'il ne Fapprécie point, son dédain peut dinainuer notre affection pour elle. Charlotte cependant me parut toujours également séduisante; il n'en est pas moins vrai, que les insinuations de Merk. me décidèrent à quitter. Wetzlar. Je savais, au reste, qLC It mariage de Charlotte avec son futur ne tarderait pas à avoir lieu, et il me parut plus sage de m'éloigner volontairement que de me laisser chasser par un événement dont il m'eût été impossible d'être térnois»

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Voyage sur le Rhin. — Madame la Roche, sa famille et ses amis. — Je m'adonne de nouveau au dessin. — Mon père me ramène à l'étude des lois. — Le théâtre allemand devient l'objet de mes secrètes nrjéditations. — Comment et pourquoi j'ai fait imprimer mon Gœtx de Berlichingen. — Un libraire vient me faire la commande de douze pièces du même génie. — Causes du penchant au suicide qui venait de s'emparer de la jeunesse allemande. — Le suicide du jeune Jérusalem m'éclaire sur ma propre situation. — Je m'enferme pendant quatre semaines et je compose Werther. — Mariage de ma sœur avec un de mes amis. — Effet que produisit Werther. — Tout le monde ▼eut voir et connaître le jeune auteur oe ce roman.

Il avait été convenu entre Merk etmoi;, qu'au retour de la belle saison, nous nous retrouverions à Coblentz, chez madame de la Roche. Après avoir envoyé mes bagages à Francfort et embarqué les effets dont je pouvais avoir besoin, sur la Lahn, je me mis en route à pied, afin de jouir de toute la beauté du pays qu'arrose cette rivière. Dans le lointain se dessinait une vaporeuse chaîne de montagnes bleues ; tout autour de moi des buissons sortant de la fente des rochers, des sommets nus, blanchis et éclairés par le soleil, et de vieux châteaux trônant sur des montagnes boisées ; à mes pieds des abîmes humides et profonds, et la rivière qui, entre une double haie d'osiers, s'en allait doucement. Je me trouvais dans une de ces situations qui prédisposent aux muettes impressions de la nature, et mon ancien désir de la reproduire à l'aide du crayon, se réveilla en moi plus fort que jamais. Une voix intérieure, irrésistible me dit de jeter à la rivière, le beau couteau de poclie que par hasard je tenais à la main ; si je le vovnis tombrr,

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à l'eau^ ce serait une preuve que mon désir artistique se réaliserait, si les osiers me dérobaient la vue de sa chute, il me faudrait renoncer pour toujours à des essais restés infructueux jusqu'ici. J'exécutai cette bizarre fantaisie avec autant de promptitude qu'elle m'avait été suggérée. L'oracle, fidèle à sa nature équivoque, dont les anciens se sont plaints si souvent avec tant d'amertume, fut obscur et susceptible d'une double interprétation. Les branches d'osier m'avaient empêché de voir le couteau plonger dans la rivière, mais j'avais distinctement aperçu l'eau déplacée par la chute de ce corps , jaillir à une hauteur assez considéraryle. Je n'interprétai point cet augure en ma faveur, et je travaillai par la suite avec si peu d'espoir à mes dessins, que l'oracle s'accomplit dans sa plus fâcheuse signification.

La maison de madame de la Roche , était située à l'extrémité d'un joli village nommé Thaï. Une partie de fenêtres de cette charmante habitation donnait sur le Rhin, l'autre sur divers points de la contrée ; chacune était, pour ainsi dire, le cadre d'un magnifique tableau vivant. Annoncé par Merk, je fus très-amicalement reçu. Mes tendances littéraires et sentimentales, me rapprochèrent de madame de la Roche, si honorablement connue par ses nombreux ouvrages, qui ont presque t(»us pour but, l'amélioration de l'éducation des femmes. Mes inclinations mondaines attirèrent son mari vers moi, ma jeunesse me valut les sympathies de leurs gracieuses filles.

Je ne restai pas longtemps le seul hôte de la maison, Lenchsenring, très-versé dans la littérature moderne, ne tarda pas à arriver. Pendant ses voyages en Suisse et en France, il s'était créé des relations fort intéressantes, qu'il entretenait par une correspondance suivie. Le commerce 'îes lettres éiait alors très en vogue, et l'on éprouvait un •el besoin de sonder son cœur et de se communiquei' ^u cœur des autres, qu'on n'écrivait pas seulement jdur les personnes auxquelles on adressait ses épîtres, ini .« our

leurs amis et les amis de leurs amis; aussi le correspondant en titre ne manquait-il jamais de faire part de son portefeuille à tous ceux qui s'intéressaient à ces conversations écrites. Fidèle à cet usage, Lenchsenring nous faisait chaque jour la lecture de quelques-unes de ces lettres. Celles de Julie Bondeli , furent écoutées avec un respect religieux dans lequel il était impossible de méconnaître ladmiration qu'inspirait Rousseau, et qui s'étendait sur toutes les personnes qui, ainsi que Julie Bondeli, s'étaient trouvées en rapport avec lui. M. de la Roche, seul, ne prenait d'autre plaisir à ces correspondances, que celui de s'en moquer. Le comte Stadiou, ministre de l'électeur de Mayence, qui lui avait servi de père, ne l'avait formé que pour le monde et pour les affaires. Pendant que le jeune de la Roche, n'occupait encore auprès de ce seigneur, que le modeste emploi de secrétaire, il s'était exercé à imiter l'écriture de son maître, afin de lui éviter la peine d'écrire lui-même, ses billets doux. Bientôt le comte se dispensa même de les dicter, en chargeant son secrétaire, d'en composer un certain nombre pour la souveraine du jour, pendant qu'il était auprès d'elle. A son retour, il choisissait le poulet le plus convenable à la circonstance et le lui faisait porter comme une preuve évidente, qu'absent comme présent, il ne cessait de s'occuper d'elle. Ces expériences n'étaient pas propres à inspirer au jeune homme un grand respect pour les correspondances sentimentales.

Les devoirs de sa charge de Conseiller intime des électeurs de Mayence et de Cologne, réclamaient tout son temps, aussi n'était-il guère avec nous que pendant les heures de repas. Au reste, la société qui se réunissait chez lui, et qui n'y venait que pour sa femme, était tout à fait antipathique à son caractère, ce qui ne l'empêchait pas d'être fort gai à table, car il avait soin d'en écarter tout espèce d'assaisonnement sentimental. L'arrivée de Merk et de sa famille, fit naiU'e de nouvelles affinités électives.

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