‹ Mémoires de GoetheChapitre 120 sur 189 · LIVRE XIll · texte numérisé non relu

LIVRE XIll

Les deux dames se réunirent ; Merk plaisait beaucoup à M. de la Roche, les jeunes personnes restèrent mon partage. L'aînée des demoiselles de la Roche, ne tarda pas à ni'iittirer puissamment vers elle. C'est une sensation bien ^gréalile que d'entendre raisonner dans son cœur les premiers accents d'un amour naissant, avant que l'écho du derniersoupir d'un amour expiré, se soit entièrement perdu dans le vague. C'est ainsi que détournant ses regards du soleil couchant, on aime à voir la lune monter sur l'horizon opposé.

Des excursions sur le mont Ehrenbreitstcin et à la Chartreuse, succédaient à des promenades à la ville et à la campagne, et à des parties sur le Rhin. Au milieu de ces plaisirs perpétuels, Merk attira mon attention sur certains individus qui savaient acquérir de l'influence et se foire passer pour des hommes de mérite, sans posséder d'autre talent que celui d'établir des relations avec des personnages remarquables et de faire valou' adroitemicnt ces relations. Je reconnus, en effet, qu'il y avait alors une classe de voyageurs qui, sans motifs connus, jettent l'ancre dans chaque ville et s'introduisent dans les familles les plus distinguées où l'attrait de la nouveauté leur fait jouer un rôle brillant, et leur fournit un antécédent favorable, pour le recommencer ailleurs. J'ai peint un de ces voyageurs, dffûniinés ejt subtils dans le l^ère Brey, et un autre, habile et toit dans un divertissement de carnaval, intitulé : Le Vilhèqne divinisé.

Merk donna enfui le signal du départ, je retournai ave 3 lui à Mayence, sur un yacht qui se rendait dans cette ville. Comme nous remontions le cours du Rhin, nous allions très-doucement, ce qui me permit de jouir de la beauté des sites que les deux rives étalaient successivement à mes yeux. En traçant les noms de Rhinfels, Saint-Goar, Bacharach, Bingen, Elfeld et Biberich, je désire sincèrement qu'ils éveillent dans la mémoire de mes lecteurs des localités qu'ils ont eu le bonheur de voir.

Tout en continuant à me livrer aux travaux artistiques et littéraires vers lesquels m'attiraient mes penchants^ je me conformai au désir de mon père, en acceptant la charge d'avocat de mon oncle Textor, qui, après la mort de mon grand -père, avait remplacé au sénat l'échevin devenu prévôt. Je commençai par prendre connaissance des actes, mon père m'aida dans ce travail, nous en causâmes ensemble, et je libellai ensuite toutes les affaires avec beaucoup de facilité. L'esprit d'une époque s'étend sur tout ce qui se fait et se dit pendant cette époque ; il est donc bien naturel que les maximes qui se sont fait jour dans la religion et la morale, aient fini par pénétrer dans la jurisprudence. Les avocats et les juges s'eftorçaient, à l'envi les uns des autres, d'introduire l'humanité dans le droit. On améliorait les prisons, adoucissait les punitions, excusait certains crimes, facilitait les divorces et les mésalliances et s'élevait ouvertement contre les préjugés les plus enracinés. C'est ainsi qu'un de nos avocats était devenu tout à coup célèbre, parce qu'il avait gagné la cause du fils d'un bourreau qui s'était fiut médecin, et que le corps des médecins n'avait pas voulu reconnaître en qualité de collègue. Cette nouvelle manière de traiter les affaires ouvrait un champ à l'imagination des jeunes avocats et demandait un autre style que celui dont on s'était servi jusque-là pour les procédures. Nous prunes tous les plaidoyers français pour modèles de nos mémoires, et je me complaisais tellement en ce genre, que je m'y serais égaré sans doute, si Schlosser ne m'avait pas fait renifft'quer que j'étais sur le point de devenir un bon orateur et un bon écrivain, mais un pitoyable avocat et un mauvais jurisconsulte.

Je mis tant d'ordre et de régularité dans mes travaux, qu'il me restait assez de temps pour aller le soir au spec' tacle. Le théâtre m'intéressait sons plus d'un rapport, car je ne cessais de rêver au moyen de travailler efficacement à son amélioration. Alors le succès des pièces dépendait beaucoup moins de leur mérite que de celui des acteurs,

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