‹ Mémoires de GoetheChapitre 13 sur 189 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

me semblait que puisqu'il se trouve en communion immé» diate avec la nature^ il pourrait étendre ses rapports sur l'espèce humaine et s'en occuper avec la même soUicit.ule qu'il accorde aux plantes, aux animaux et à la marche des astres. N'osant toutefois donner une forme à ce Dieu, je voulais me le représenter par ses œuvres et lui élever un autel dans le véritable et antique esprit biblique. Les divers produits de la nature devaient composer cet autel, sur lequel je voulais voir brûler une flamme, image de l'âme humaine, quand, par une pieuse exaltation, elle s'élève vers son Créateur. Le cabinet d'histoire naturelle de mon père me fournit tous les matériaux que je pouvais désirer; mais la manière de les entasser m'embarrassa longtemps. Je finis par me souvenir qu'il y avait, dans la maison, un fort beau pupitre en laque rouge, orné de dorures, sur lequel on posait les papiers de musique. Je le portai dans ma chfimbre, et je rangeai symétriquement tous mes députés de ia terre, sur les différents degrés de ce meuble, ce qui formait un ensemble aussi imposant qu'agréable. Le premier sacrifice devait avoir lieu le lendemain, au lever du soleil. Le- jeune lévite ne savait cependant pas encore par quel moyen il obtiendrait une flamme qu'il voulait en même temps odorante. Après de longues réflexions, mon choix se fixa sur des pastilles du seraii, qui répandent un parfum exquis, et brûlent sans éclater en flammes, ce qui me parut une allégorie parfaite de la situation d'un cœur rempli de l'amour de Dieu.

Depuis longtemps déjà, le soleil était monté à l'horizon ; mais les murs des maisons voisines m'empéchèi'ent de le voir. Au premier rayon qui m'apparut enfin, l'approchai le petit miroir ardent que je tenais à la main, de la soucoupe de porcelaine où j'avais déposé mes pastilles ; elles s'allumèrent aussitôt, et ma dévotion fut ardent.; et pure. L'autel resta dans ma chambre tel que je l'avais déposé; on n'y vit qu'un élégant diminutif du cabinet d'histoira naturelle, moi seul, j'en connaissais l'importance.

Mon premier sacrifice m'avait rendu si heureux, que Je le renouvelai dès que le soleil m'en fournit le moyen. La soucoupe ne se trouvant pas sous ma main, je déposai les pastilles sur le pupitre; elles s'allumèrent, et le sacrificateur fut si abîmé dans sa contemplation, qu'il ne s'aperçut point du dégât que causait son sacrifice. Les pastilles étaient éteintes; mais, semblables à de mauvais esprits qui s'envolent, elles avaient laissé après elles les noire.s empreintes de leurs pas ; la laque était brûlée, les do nues avaient disparu. Je cachai le dommage en le cou vrant de mes plus étincelants morceaux de minerai ; mais j'avais perdu le courage et l'envie de renouveler mes sa orifices. Il me semblait même que cet accident ne m'était Arrivé que pour m'avertir combien il est dangereux de cherchera se rapprocher delà Divinité par de fômblables mayens.

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