‹ Mémoires de GoetheChapitre 121 sur 189 · LiVRE XIII · texte numérisé non relu

LiVRE XIII

aussi ne jouait-on presque jamais que des comédies et des drames extemporanés en partie du moins, et, par conséquent empruntés à la vie vulgaire. Par toute l'Allemagne mériiîionale, ces sortes de représentations n'étaient que des p;irades et des farces de carnaval qui s'y sor.t maintenues pendant très-longtemps. Le théâtre cependant ne tarda pas à se conformer à l'esprit sérieux de la nation et àso diriger vers un but moral. Cette réforme avait étéprincipalement amenée par les scrupules des chrétiens zélés qui, non-seulement ne voulaient pas que le clergé allât au spectacle, mais qui s'abstenaient eux-mêmes d'y aller, en soutenant que le plaisir qu'on y prenait était un péché. Pom' rétorquer ce raisonnement, il fallait faire de chaque représentation dramatique, une leçon de movale. Miss Sara Sampson, le Marchand de Londres, le Fils ingrat, le Déserleur par amour filial, et toute la séquelle de pièces sentimentalc's qui mettaient les vertus des basses classes en relief, charmaient le public en masse. Les drames français" suivaient la même pente, témoin, le Père de famille, le Marchand de vinaigre, le Philosophe sans le savoir, et plusieurs autres qui étaient du même genre sans avoir le même mérite littéraire. Nous en étions réduits à ces fadaises en Allemagne, lorsque Schrœder vint en sa double qualité d'acteur et d'auteur, nous faire connaître la comédie anglaise. L'ensemble seul de ces comédies pouvait lui servir, car les détails se composaient de scènes bizarres, de plaisanteries grossières, indécentes et souvent même dangereuses. Schrœder avait beau retravailler ces comédies, elles conservaient toujours quelque chose de rude et de blessant, car elles roulaient sur les mauvais traitements et sur les mystifications qu'on faisait subir à des personnages qui ne méritaient pas toujours d'être traités ainsi. La malignité étant l'essence de la comédie, elle ne peut plaire que lorsqu'elle éveille cette disposition mahgne de l'esprit, qui fait qu'on se réjouit du mal d'autrui. En suivant cette pente, elle devait nécessairement arriver aux procédés les

plus inusités, ces procédés consistaient à dénigrer et à ridiculiser le clergé et les classes les plus élevées. Ces hostilités, commencèrent par Wilheiminc, petite pièce très-spirituelle, et qui fut d'autant mieux accueillie, que l'auteur, M. de Thùnnr.el était noble lui-même et s'égayait aux dépens des siens. Les attaques de Lessing dans son Emilie Galotti, furent plus sérieuses; et des esprits moins élevés que le sien, se croyant autorisés à aller plus loin encore, ne cherchèrent plus les fourbes dramatiques, que parmi les gentilshommes de la chambre et les conseillers intimes; les scélérats les plus atroces, appartenaient de droit aux ministres, aux grands chanceliers et aux autres grands dignitaires de l'État et de la cour, etc.; dans cette noble société, les gens de justice trouvaient une place honorable, en qualité de scélérats de première instance.

Revenons au désir qui m« poussait à la réalisation de nos projets sur le théâtre. L'intérêt toujours croissant avec lequel j'étudiais Shakespeare, avait tellement élargi mon imagination, qu'il ne m'était plus possible de me renfermer dans l'espace étroit de la scène, et surtout dans le temps limité pour une représentation dramatique. La vie de Gœtz de Berlichingen, écrite par lui-même, acheva de me jeter en dehors de toutes les opéntions du théâtre, pour me pousser vers la vie réelle. Je m'étais bien soment entretenu avec ma sœur au sujet de Gœtz; après m'avoir longtemps écouté avec attention, elle me supplia de ne pas me borner toujours à de vaines paroles, et de jeter enfin sur lepapier ce qui vivait si clairement dans ma pensée. Je me mis aussitôt à l'œuvre, et le soir delà même journée, je fis à ma chère Cornélie, la lecture des premiers feuillets de Gœtz de Berlichingen. Elle en fut très-satisfaite, mais elle manifesta en même temps sur ma persévérance, un doute moqueur qui me piqua au point, qu'au bout de six semaines, la pièce fut terminée. 3Ierk, à qui j'en fis tout d'abord la lecture, m'en parla d'une manière aussi sensée que bienveillante, puis je l'envoyai à Herder. Fidèle

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