‹ Mémoires de GoetheChapitre 122 sur 189 · LIVRE XIÎI · texte numérisé non relu

LIVRE XIÎI

à sa nature, il la traita avec dureté et ne manqua pas de me dt'signer dans sa première satire, par toutes sortes de surnoms piquants. Cette conduite de sa part ne me découragea point. Après avoir laissé reposer ma pièce pendant quelque temps, afin de pouvoir la juger comme si elle eût été l'œuvre d'un autre, je me mis à la revoir. Je reconnus qu'il était impossible d'y établir l'unité de lieu et de temps, et que j'avais tout aussi irréparablement dérogé à l'unité d'action. J'avais travaillé d'inspiration et sans plan; aussi les premiers actes se suivaient-ils autant que le permettait la nature de l'œuvre, mais une passion bizarre m'avait jeté tout à coup loin de ma route. A fci-ce de rendre Adélaïde la plus aimable, la plus séduisante des femmes, j'en étais devenu amoureux, et ma plume et ma pensée ne pouvaient plus s'occuper que d'elle. Gœtz, au reste, avait été condamné à 1 inaction, d'où il n'est sorti que pour prendre une part malheureuse à la guerre des paysans. Il est donc bien naturel qu'une jeune et charmante femme, ait fait oublier ce vieux guerrier au jeune auteur, qui, secouant les chaînes de l'art, s'exerçait pour la première fois dans un champ libre et sans limites. Je ne tardai pas à reconnaître les défauts de ma pièce, car la nature me poussait toujours et malgré moi, vers l'unité. Ne m'appliquant plus qu'à donner à mon œuvre une valeur historique et nationale, et à en faire disparaître les fictions et les détails trop pas- :?ionnés, je supprimai plusieurs scènes entre Franz et sa 'jelle maîtresse, pour ne montrer, que dans les moments :es plus décisifs, cet amour dont j'avais d'abord exposé les plus légères circonstances. La pièce ainsi corrigée ne me paraissait encore qu'un essai que je me promettais de revoir plus tard; mais l'ami Merk m'assura qu'avec cette manie de toujours faire et refaire, je ne terminerais jamais rien, il me cita à cet eiTet ce vieux proverbe : « Jetez de « bonne heure vos couches sur les haies et elles séche- « ront vite. » Je lui fis observer qu'après avoir travaillé avec tant d'ardeur et d'amour à mon Gœtz de Derli-

chinfjcn, il me serait bien pénible d'aller l'oflfrîr à des libraires, pour n'en recevoir, sans doute, qu'un refus offensant ; car comment pourraient-ils pardonner à un auteur inconnu d'avoir violé toutes les lois littéraires, respectées par les plus grands écrivains ? Convaincu que mon ouvrage produirait de l'effet, mon ami me conseilla de le faire imprimer à mes frais. Les relations que son journal lui avait procurées avec des hommes de lettres, et des libraires, le mirent à même de se charger de l'impression et de la publication ; il ne me demandait que de fournir le papier. Ces conventions arrêtées, je luiremismon manuscrit, et je ressentis une grande joie en voyant ma sauvage esquisse dramatique, très-proprement imprimée. Le succès surpassa mon attente et même celle de Merk ; mais ne pouvant expédier les exemplaires aussi vite qu'on nous les demandait, une contrefaçon parut aussitôt. La vente de notre édition se ralentit, ce qui me mit dans un très-grand embarras, vu l'état restreint de ma bourse de jeune homme. C'est une chose bien singulière, qu'au moment où de tous côtés on parlait de moi et souvent pour me donner de très-grands éloges, je ne savais comment payer le papier employé à l'impression de l'œuvre qui me valait tant d'honneur.

Mes pièces fugitives, publiées sous le manteau de l'anonyme, m'avaient déjà fait connaître le public et la critique ; et cependant je m'aperçus plus que jamais, que l'on jugeait les auteurs au hasard. Un critique à l'esprit borné, avait fait insérer dans le Mei^cure allemand un compte rendu très-détaillé de mon Gœ(z. Il me fut impossible d'être de l'avis de ce critique, non-seulement quand il me blâmait, mais surtout quand il m'indiquait comment j'aurais dû traiter le sujet pour que ma pièce fût meilleure. Dans le numéro suivant, Wieland réfuta mon critique avec son esprit ordinaire et prit généreusement ma défense, ce qui me rendit très-heureux. Ces oppositions dans le monde littéraire me donnèrent beaucoup d'inquiétude sur ce qui devait se passer dans le véritable public. Merk me ras-

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