LIVRE XIII
sura; mallieureusement cet ami ne tarda pas à m'être enlevé, car la Landgrccfinn de Hesse-Darmstadt, l'attacha à sa personne pour raccompagner dans son voyage à Saint-Pétersbourg. Ses lettres me tirent connaître le monde sous un point de vue nouveau, mais elles ne me dédommagèrent point de l'absence d'un ami éclairé.
La plus grande partie des lecteurs se laissent impressionner par le sujet, plutôt que par la manière dont il a été traité. Les jeunes hommes voyaient dans ma pièce une bannière sous laquelle leurs passions fougueuses pouvaient se faire jour impunément; tandis que les hommes posés m'accusaient d'avoir peint le Faustrecht (droit du poing ou du plus fort), sous des couleurs trop favorables, et me supposaient l'intention de chercher à faire ^evi^Te les dfsordres et les illégalités du moyen âge. D'autres me croyant un savant profond m'engageaient à publier le récit original du bon Gœtz, en l'accompagnant de notes explicatives. Cette haute érudition que me supposaient les uns, fut révoquée en doute par beaucoup d'autres qui vinrent me trouver tout exprès pour me faire remarquer la faute que j'avais commise en donnant le chevalier de Sikingen pour beau-frère à mon Gœtz, alliance qui n'était pas très-authentiquement prouvée.' Il ne faut pas que j'oublie l'aventure la plus gaie qui me soit arrivée à l'occasion de cette pièce. Un libraire dont je tairai le nom, vint me trouver et me commanda avec un sourire suffisant, une dor.zaine de pièces dans le genre de Gœtz de Berlichingen,, avec promesse de les payer généreusement.
Pendant qu"on avait imprimé et publié ma pièce, une foule d'autres compositions s'agitaient dans mon cerveau. Les sujets susceptibles d'une exécution dramatique m'attiraient toujours plus fortement, mais je sentais en même temps se développer en moi une autre manière de représenter qui, sans être dramatique, lui ressemblait beaucoup. Elle -tirait son origine d'une bizarrerie de ma part, par laquelle j'animais mes instants de solitude en transfor-
mant mes monologues en dialogues. Dès que je me trouvais seul, j'appelais^ en esprit près de moi, une personne de mes connaissances, je la priais de s'asseoir près de moi et je me mettais à discuter avec elle sur le sujet qai me préoccupait dans le moment. Elle me blâmait ou m'approuvait par des monosyllabes ou des jeux de physionomie que je savais lui être particuliers. Ce qu'il y atait de plus extraordinaire, c'est que je ne choisissais pas pour ces sortes d'entretiens, mes amis, mais des personnes avec lesquelles je n'avais eu que des rapports passagers et qui souvent demeuraient fort loin. Si elles avaient pu*apprendre combien de fois je les avais forcées à venir idéalement converser avec moi, leur surprise eût été d'autant plus grande, que la plupart ne se seraient pas prêtées à une conversation réelle. Ces sortes d'entretiens tenaient de si près à la correspondance, que je devais nécessairement éprouver le besoin d'exprimer par des lettres, le dégoût de la vie dont il avait été sans cesse question dans ces entretiens. J'abandonne aux médecins et aux moralistes le soin d'expliquer les causes physiques et morales de ce dégoût, je me bornerai à en désigner le point de départ. L'amour de la vie dépend de l'intérêt qu'on prend au retour régulier du jour et de la nuit, des saisons et des jouissances que ce retour nous offre. Quand cet intérêt cesse, on est malade de la plus dangereuse des maladies qui conduisent souvent au suicide-, car celui qui en est atteint, ne voit plus dans la vie qu'un fardeau pénible. Un Anglais s'est pendu pour ne pas être obligé de s'habiller et de se déshal3iller tous les jours. J'ai entendu un jardinier, inspecteur d'un grand parc, s'écrier avec dépit : « Me faudra-t-il donc toujours voir ces sombres nuages passer de l'occident à l'orient? » Un de nos hommes les plus remarquables, fatigué de voir toujours renaître le printemps avec sa verte parure, avait exprimé le désir que, pour changer, ine fois, du moins, le printemps devrait renaître en rouge. Ce sont là les principaux symptômes de ce dégoût de la