LIVRE Xill
c'est que Shakespeare, cet esprit qui savait si bien créer la gaieté, nous entretenait dans notre découragement et dans notre dédain de la vie. Hambt et ses monologues étaient des spectres qui revenaient dans toutes les jeunes tètes. On savait par cœur les principaux passages de ces monologues, onks recitait à tout propos, et Ion se croyait' le droit dètre aussi mélancolique que ce prince de Danemark, quoiqu'on n'eût jamais subi l'apparition d'un esprit, et qu'on n'eut point de pî-re royal à venger. Pour donner à cette mélancolie un local convenable, Ossian nous avait attiré jusque dans son île de Thulé où, marchant au milieu de landes grisâtres et illimitées, nous ne voyions à nos pieds que des pierres funéraires couvertes de mousses, et au-dessus de nous un ciel chargé de lourds nuages, où nous n'entendions que le sifilement aigu de l'ouragan. Et quand la lune éclairait ces nuits calédoniennes, les ombres des héros sombres sur l'océan de l'action ; celles des jeunes lilles detleuries avant le temps sur le parterre de la vie, pleuraient autour de nous; et fesprit de Loda nous apparaissait sous sa forme la plus épouvantable.
Égarés par de pareilles lectures, agités par des passions impossibles à satisfaire, privés de la possibilité de se distinguer par des actions d'éclat; et réduits à borner toutes leurs espérances à la monotonie mortelle de la vie bourgeoise, il ne restait plus aux jeunes gens que de se dire, que dès qu'on trouverait cette vie trop insupportable, on était libre de s^en défaire. Cette manière de voir et àt tellement générale lorsque Werther parut, qu'il trouva de l'écho partout; et son effet ne pouvait manquer d'être prodigieux, puisqu'il décrivait clairement les plus secrètes tendances de l'esprit maladif de la jeunesse.
Le suicide est un phénomène de la nature humaine dont on a déjà beaucoup parlé, et qui cependant nous intéresse assez pour en parler de nouveau à chaque époque nouvelle. Montesquieu accorde aux grands hommes le droit
de se donner la mort, parce que, selon lui, ils étaient libres de terminer le cinquième acte de leur tragédie, là où bon 1-eur semblait. Mais il n'est pas ici question de ces êtres exceptionnels qui, après avoir consacré leur vie au s[dut d'un empire, au triomphe d'une idée, ne sauraient survivre à la chute de cet empire, à la disparition de cette idée du monde dont elle devait faire le bonheur ; je parle de ces individus qui se dégoûtent de la vie faute de pouvoir sortir de leur position douce et paisible par quelque action d'éclat. J'étais moi-même atteint de cette maladie ; aussi sais-je mieux que personne tout ce qu'on en souffre et queb efforts il faut faire pour s'en guérir. Je commencerai par raconter mes méditations sur les différents genres de mort que l'on peut choisir, il est tellement contraire à la nature de lliomme de se retrancher volontairement de la liste des vivants, que pour arriver à ce résultat il a recours à des mécanismes. Si Ajax se perce de son épée, c'est la pesanteur de son corps qui lui rend ce dernier service ; pour éteindre leur désespoir, les femmes se jettent à l'eau, les armes à feu offrent à l'homme un résultat prompt avec peu d'efforts physiques. On ne songe pas, en Allemagne, à se pendre, parce que c'est une mort ignoble ; il n'en est pas de mêmedes Anglais, qui, depuis leur enfance, ont vu pendre bien des gens, sans que ce châtiment ait entraîné leur déshonneur. Le poison et l'ouverture des veines sont des routes trop longues pour sortir de la vie ; la mort si prompte et si douloureuse qui résulte de la piqûre d'un aspic, n'appartenait qu'à une reine dont la vie entière s'est écoulée dans le luxe et dans les jouissances les plus raffinées. En réfléchissant sur les divers genres de suicides, n'en trouvais point de plus noble que celui d'Othon, empereur de Rome. Quoique vaincu comme général, sa cause comme empereur n'était point perdue encore, mais pour la faire triompher, des milliers de soldats et de citoyens auraient perdu la vie; il préféra mourir seul. Après avoir pris cette noble résolution, il soupa gaiement avec
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ses amiS;, le lendemain malin on le trouva percé l'un poignard qu'il sétait lui-même enfoncé dans le cœur. Ce suicide me parut seul digne d'être imité, et je conclus que lorsqu'on ne pouvait pas mourir comme Othon, on n'ava.it pas le droit de sortir volontairement de la vie. Je possédais un très-beau poignard que je déposais chaque soir à côté de mon lit, et avant d'éteindre ma ciiandelle, j'essayais de l'enfoncer dans ma poitrine. Ne pouvant y réussir, je tînis par rire de moi-même ; et chassant toutes les rêveries hypocondriaques, je me promis de vivre. Pour me rattacher sincèrement et joyeusement à la vie, j'avais besoin de reproduire, dans une conception poétique, tout ce que je venais de penser et de sentir. J'en avais rassemblé tous les matériaux, mais ils ne voulaient prendre aucune forme, car il me manquait la fable qui devait leur donner mi corps. Tout à coup je reçus ia nouvelle de la mort du jeune Jérusalem que j'avais vu à Wetzlar. On me donnait en même temps tous les détails de sjn suicide, qu'on ne pouvait attribuer qu'à son malheureux amour pour la femme de son ami. Ce fut un trait de lumière pour moi et je conçus à l'instant même le plan de ]\'ert/ier. J'avais d'autant plus d'intérêt à m'occuper immédiatement de l'exécution de cette œuvre, que je me trouvais de nouveau dans une position très-pénible, qui ne nr'offrait de tous côtés cju'inquiétude, souffrance et desespoir. Madame de la Roche venait de marier sa fille aiuée avec un commerçant de Francfort, et quoiqu'elle eût elle-même fait ce mariage, elle ne pouvait s'y accoutumer, âes plaintes amères finirent par faire croire que sa fille était réellement malheureuse , quoique personne ne put s'expliquer en quoi consistait ce malheur, car son n.ari avait le moyen et la volonté de lui procurer toutes les jouissances de la vie. J'étais depuis longtemps reçu dans cette maison, et la ieune femme renoua avec empressement les relations qui s^étaient établies entre nous i\endant mon séjour chez sa mère et qui^ de son côté, du moins étaient toutes frateraelles. Couiiiieut, au reste, ma pré-
Sftricc et mes conversations auraient-elles pu ne pas l'intéresser? Parmi toutes les personnes qui Tentouraient, moi seulj je pouvais lui faire entendre l'écho des voix intellectuelles qui, depuis son enfance, n'avaient cessé de résonner à son oreille. Sa position actuelle était loin de remplir ses vœux; quoique fort bien partagée du côté de la fortune, elle se voyait à regret reléguée dans une sombre maison commerciale, et forcée de jouer le rôle de mère envers les enfants de son mari. Je partageai ses chagrins, mais je n'avais aucun moyen d'y remédier, loin de là, mon intervention aggravait toujours le mal ; bientôt cette position équivoque et fausse, me rendit la vie si insupportable, qu'il ne me fallut rien moins que l'exemple de Jérusalem, pour me donner la force de m'arracher à un pareil état de choses. Je commençai par ne plus sortir de ma chambre et par n'y recevoir aucune visite, puis j'éloignai de ma pensée, tout ce qui n'avait pas un rapport direct avec l'ouvrage dont je venais d'arrêter le plan dans mon imagination ; après quoi je me mis à écrire, sans autre travail préparatoire, et, en quatre semaines, Werther était terminé. Cette composition m'avait arraché à l'Océan orageux dans lequel j'avais été sur le point de faire naufrage, tantôt par ma faute, tantôt par celle des autres. Je me sentais, comme après une confession générale, libre et digne de recommencer une vie nouvelle. Je m'étais éclairé et soulagé en convertissant la réalité en poésie; les amis à qui je communiquai mon manuscrit, prirent le change, et s'imaginèrent qu'il fallait convertir la poésie en réalité et s'envoyer, à l'occasion, une balle à travers le cerveau.
Le jour du mariage de ma sœur avec Schlosser, je reçus une lettre de Weigand, libraire à Leipzig, qui me demandait mon manuscrit, je le lui envoyai aussitôt et je fus très-content du prix qu'il m'en donna, car, après avoir payé les dettes que j'avais faites pour la publication de Gœtz de Bcrlicliingen, il me restait encore quelque argent.