‹ Mémoires de GoetheChapitre 126 sur 189 · LIVRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE XIII

Le funeste résultat qui s'était manifesté dans le cercle de mes connaissances intimes, ne tarda pas à s'étendre sur toute la masse du public ; et le même livre qui m'avait été si utile, devint fatal aux autres. La cause principale de l'eftet que produisit Werther, est tout entière dans l'esprit du temps où il parut. Une légère étincelle suffit pour faire sauter une mine immense ; c'est ainsi que l'explosion de Werther, ne fut si terrible que parce que la jeunesse allemande s'était depuis longtemps minée elle-même ; circonstance aggravée par le vieux préjugé qui veut que chaque livre imprimé, ait un but didactique. On ignore que la représentation d'une chose ou d'un fait, n'a d'autre but que de peindre ce qui est, qu'elle ne blâme, qu'elle n'approuve rien, et que sa tache se borne à développer l'enchaînement des sentiments et des actions ; c'est par là seulement que cette représentation éclaire et qu'elle instruit. Les critiques ne m'occupèrent nullement, je laissais à ces bonnes gens le soin de se tirer d'affaire comme ils le pourraient, car pour moi Werther était un fait accompli. Mes amis cependant me forcèrent à prendre connaissance d'une brochure de Nicolaï. Ce brave homme, fort instruit d'ailleurs, s'était promis d'abattre tout ce qui ne concordait pas avec ses manières de voir, car quoiqu'elles fussent bornées du côté intellectuel, elles lui parurent les seules que tout le monde dût admettre. Mon Werther n'avait pu trouver grâce devant lui. La critique pourtant manquait par la base ; le bon Nicolaï n'avait pas vou'u comprendr que depuis longtemps déjà, la fleur de la jeunesse d Werther avait reçu une piqûre mortelle, aussi le déno liment qu'il avait mis à la place du mien, était-il un véritable contre-sens. Dans ce dénoùment, on envoie à Werther un pistolet chargé avec du sang de poulet, ce qui donna lieu à un spectacle fort sale et fort ridicule ; Charlotte devint l'épouse de Werther et la chose se termine à la satisfaction générale : je répondis à cette brochure par un d/alogue entre Charlotte et Werther. L'expédient du

sang de poulet n'avait pas eu un succès complet^ car s'il avaK sauvé la vie du jeune hommC;, il lui avait coûté les yeux, malheur dont il se plaint amèrement à Charlotte ; qui^ de son côté, n'est pas très-satisfaite d'avoir un mari aveugle. Tous deux finissent par reprocher amèrement à Nicolaï de s'être mêlé de leurs affaires sans qu'ils l'en eussent prié.

Si les adversaires de Werther, ne faisaient qu'exciter ma gaieté, ses amis me causèrent de véritables tourments, car ils voulaient absolument savoir ce qu'il y avait de vrai dans ce roman. Pour répondre à cette question il m'eût fallu analyser les sensations qui me l'avaient dicté et séparer la réalité de la poésie, ce que jo n'avais ni la volonté ni le pouvoir de faire. La curiosité du public était cependant assez naturelle. Le suicide du jeune Jérusalem avait fait beaucoup de bruit; quand Werther parut, on crut reconnaître l'infortuné jeune homme dans ce héros imaginaire; quelques détails s'accordaient, d'autres ne pouvaient s'expliquer, car ils peignaient mes souffrances, mes aventures à moi, que je n'avais confiées à personne. A l'exemple de l'artiste qui composa une Vénus, en empruntant à une foule de belles femmes ce que chacune avait de plus beau, je m'étais permis de donner à ma Charlotte les attraits et les qualités de toutes les jeunes personnes qui m'avaier charmé, ce qui n'empêchait pas que le fond du caractèr et l'ensemble de l'extérieur ne reproduisissent celle qt; j'avais aimée le plus. Le public pouvait donc, sans trop c' peine, reconnaître mon héroïne dans plus d'une dame toutes au reste, eussent été enchantées de passer pour ' véritable. Cette multitude de Charlottes me désespéra, car on ne pouvait m'aborder sans vouloir absolument savoir où demeurait et ce que faisait ma Charlotte à moi. Cette importunité m'a poursuivi pendant tout le cours de ma vie ; l'incognito que, plus de quinze ans plus tard, je gardais dans mes voyages ne suffisait même pas pour m'en garantir, ce qui m'autorise à dire, que si j'ai fait du mal par cet ouvrage, j'en ai été cruellement puni.

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