‹ Mémoires de GoetheChapitre 127 sur 189 · LIVRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE XIII

En apprenant ainsi à ronnaître l'abîme immense qui sépare l'auteur du public, je me fortifiais dans la conviction que rien n'est plus inutile, plus dangereux même que les préfaces, car plus on explique ses intentions, ses idées, plus on fait surgir de fausses interprétations. Werthei^ me familiarisa en même temps avec la bizarrerie des lecteurs qui font imprimer leur opinion. Ceux-là s'imaginent que dès qu'on a publié un livre, on est devenu leur débiteur, et qu'on restera toujours au-dessous de ce qu'ils ont le droit d'exiger. Qu'on ajoute à tout ce que je viens de dire, le bonheur ou plutôt le malheur d'avoir inspiré à tout le monde le désir de connaître le jeune et singulier auteur qui venait de débuter d'une manière aussi inattendue que téméraire. Arraché ainsi malgré moi à l'obscurité et au repos qui seuls rendent les grandes production^ possibles, je me trouvai exposé à ce grand jour où l'on se perd dans les autres, où l'indifférence et l'intérêt, le blâme etleslouanges, nous jettent loin de notre route; mais ce qui m'empêcha, surtout, de terminer les ouvrages importants que j'avais commencés, ce fut la manie qui s'était emparée de la société au milieu de laquelle je vivais. Cette manie consistait à dramatiser non-seulement chaque événement remarquable, mais encore les paradoxes, les naïvetés, les bizarreries de certains individus. Ces petits drames tantôt en vers et le plus souvent en prose, étaient de véritables épigrammes vivantes; tout le monde riait de ces bouffonneries sans se douter aue cnacun y jouait un rôle. Le prologue de Bartli, pour la nouvelle révélation de Dieu, est un échantillon de ce genre; beaucoup d'autres, étant plus courts j ont été insérés dans mes poésies où on les reconnaîtra sans peine. Le docteur Bart/i, que j'avais fait parler si burlcsquement, et qui était professeur à Giesen, vint me voir et feignit de rire de mon prologue, mais je vi.«. bien quil n'était pas de bonne foi. Tout ceci augmentait encore la préoccupation du public à mon égard. J'avoue vii.c je n'étiiis p..s fàdié de passer por.r un météore littt'--

raire, mais je ne m'en empressais pas moins de témoigner mon estime aux hommes les plus éminents de ma patrie, parmi lesquels le président Mœser, occupait alors le premier rang. Herder m'avait mis en rapport avec cet homme qui était à la fois un grand jurisconsulte et un écrivain remarquable. Son ouvrage sur l'organisation ancienne et actuelle de l'Allemagne, annonçait une profonde connaissance des. droits réciproques de chaque membre d'un état, et faisait voir clairement, comment et pourquoi, ces droits ont été tour à tour, respectés et violés. Un pareil homme ne pouvait manquer de m'impressionner vivement, car moi aussi je voulais produire quelque chose d'utile. Il ne me paraissait pas impossible d'imiter la forme de son ouvrage, mais qui aurait osé se flatter de pouvoir s'emparer complètement d'une matière inépuisable et d'en traiter les sujets les plus contradictou'es, avec autant de justice que de liberté? L'espoir de s'approprier ce qu'on vénère, et de pouvoir un jour produire quelque chose de semblable, est une de nos plus douces et de nos plus utiles illusions, à laquelle nous ne devons jamais renoncer, malgré les tourments dont elle parsème notre existence.

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