‹ Mémoires de GoetheChapitre 128 sur 189 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

SOUMAIRE.

Portraits et caractère des amis qui se groupèrent autour de l'auteur de Werther. — Je fais la connaissance de Lavater et de Basedow. — Je voyage avec ces messieurs. — Cologne. — Les frères Jacobi. - Les eaux d'Ems. — Projet d'une tragédie sur Mahomet.

A côté de l'agitation que je causais dans le public, il s'en manifesta une autre dans mon entourage, qui m'influença plus immédiatement. La plupart de mes amis, fiers d'avoir approuvé en manuscrit des œuvres qui imprimées maintenant faisaient tant de bruit, s'attribuaient une partie de mes succès par la seule raison qu'ils les avaient prédits. D'autres s'y associaient avec le plus vif intérêt, parce qu'ils se sentaient le pouvoir et la volonté de m'imiter. A la tête de ces derniers, je placerai Lenz dont j'ai déjà parlé. Il était plus que tout autre en proie à cette fâcheuse disposition d'esprit qui, alors, régnait généralement, et que j'ai dépeinte dans Werther. A cette maladie de l'époque, il joignait un trait qui lui était particulier, c'est-à-dire, qu'il avait un penchant irrésistible pour l'intrigue, non pour eo tirer un avantage quelconque, mais par amour pour l'intrigue elle-même ; ce qui l'a rendu toute sa vie un fourbe d'imagination. Il feignait tantôt la haine et tantôt l'affection, dans le seul but de se distraire et n'intriguait qu( pour pouvoir greffer une nouvelle fable sur un ancien conte. Son talent était le résultat naturel d'une inépuisable faculté productive dans laquelle la délicatesse, la mobilité et une certaine finesse sophistique, se heurtaient sans cesse. Ces sortes de talents, malgré leurs charmes, sont toujours

maladifs, ce qui les rend difficiles à juger. On l'avait envoyé à Strasbourg avec deux jeunes seigneurs livoniens ; il eût été difficile de choisir plus malheureusement un mentor. L'ainé de ces deux jeunes gens, forcé de retourner dans son pays, avait laissé à Strasbourg une maîtresse à laquelle il était fort attaché; son frère chercha à le remplacer et Lenz lui-même fit semblant d'être amoureux de la belle, qui lui rendit raillerie pour raillerie. Ses lettres sur cette singulière liaison, me surprirent à cause de la poésie qu'il y mit. Je l'engageai à faire un roman de cette aventure, mais il ne savait que peindre des détails et tracer des scènes sans enchaînement. Je ne lui en ai pas moins trouve plus tard des éditeurs pour toutes ses compositions, sans songer que j'étais déjà devenu l'objet de sa haine fictive, peut-être pourrai-je plus tard raconter sa vie jusqu'au moment où elle s'éteignit dans une démence complète.

Je ne dirai qu'un mot de Wagner, mon camarade à Strasbourg, que j'avais retrouvé à Francfort. Je me sentais d'autant plus de sympathie pour lui, Qu'il avait de fortes tendances littéraires et qu'il me témoignait beaucoup d'affection. Comme j'aimais à lui parler de ce que j'avais envie de faire, je lui fis part de mon projet de la tragédie de Faust et surtout de la tin funeste de l'héroïne que j'avais nommée Gretchen. Cette catastrophe lui plut, et il en fit une tragédie qu'il intitula l'Infanticide. C'était pour la première fois qu'on me pillait ainsi, j'en fus affligé, mais sans en vouloir à \Yagner ; de semblables cas se sont renouvelés si souvent par la suite, que j'ai fini par y rcbter insensible.

Les contrastes plaisent toujours ; c'est ce qui m'engage à faire maintenant le portrait de Klinger. La nature lui avait donné un corps svelte, grand et bien fait, et un visage aussi régulier qu'agréable. Ses manières étaient calmes quand l'orage ne grondait pas dans son âme. Quoique fort jeune encore, il était déjà le soutien de sa mère ; ne devant qu'à lui-même son instruction et tontes ses hautes qualités, il y avait de la fierté et de l'indépendance dans ses allures.

Page 1