‹ Mémoires de GoetheChapitre 129 sur 189 · LIVRE XIV. 31.'î · texte numérisé non relu

LIVRE XIV. 31.'î

Nous admirions ses dispositions naturelles^ sa conception prompte et facile et son excellente mémoire; mais il n'estimait en lui que l'énergie et la persévérance à l'aide desquelles il les avait développées. Un tel homme ne pouvait manquer d'admirer Jean-Jacques RousBeau ; étant luimême l'enfant de la nature^ il avait le droit de dire avec cet auteur, que tout ce qui sort des mains de la nature est bon; et de tristes expériences l'autorisèrent à ajouter, que tout se corrompt en passant par la main des hommes. Ses productions littéraires se distinguent par un esprit sévère, une grande loyauté de sentiment, une imagination active et un puissant esprit d'observation. Devenu plus tard fonctionnaire de l'État, il s'éleva aux plus hauts emplois et s'y maintint avec honneur, sans changer d'opinion et sans modifier l'intlexibilité de son caractère.

Bientôt après mon retour à Francfort, je me trouvai en rapport avec Lavater. Pendant qu'il travaillait à sa Phf/sio' nomique, il demandait à tout le monde, des portraits, des silhouettes, et surtout, des tètes de Christ. Voulant absolument en avoir une de ma main, j'eus beau lui dire que je ne savais point dessiner ; pour me garantir de ses bizarreries, je fus obligé de lui confier les miennes. Quoique beaucoup de personnes ajoutassent une foi aveugle dans la pénétration du célèbre physionomiste, tout le monde prenait plaisir à la mettre à l'épreuve. Voici un exemple des tours qu'on lui jouait : Il avait demandé à un peintre de Francfort les portraits des hommes les plus connusdupays. L'individu chargé de les lui expédier, se permit d'envoyer le portrait de Barth en lui disant que c'ftait le mien. Lavater le renvoya aussitôt avec une épitre foudroyante; il avait compris que ce portrait ne pouvait être le mien et qu'on voulait se moquer de lui. Mon véritable portrait ne le satisfit pas complètement, mais il n'en accusa que le peintre. Jamais aucun artiste, au reste, n'a pu reproduire un visage conforme à la haute idée qu'il avait de l'espèce humaine; cette idée se rapportait tellement à l'image du Christ, qu'il por-

tait en lui ;, qu'il lui paraissait impossible qu'un homme pût viATe et respirer sans être chrétien. Mon christianisme à moi, était entièrement spirituel!, ce qui m'empêcha de comprendre et d'apprécier la parenté matérielle del'honnne avec Dieu, que prêchait Lavater. Il m'en fit un crime ; et dans la correspondance que nous eûmes ensemble, il chercha à me convertir ; mais les moyens qu'il employa, produisirent l'effet contraire ; et lorsqu'il me lança ce rude dilemme à la tête : «Il faut être chrétien ou athée, » je lui répondis que s'il ne voulait pas me laisser mon christianisme tel que je l'avais compris et senti jusqu'ici, je me jetterais volontiers dans les bras de l'athéisme, parce que je venais de m'apercevoir que personne ne savait au juste, ce que signifiaient ces deux mots. Malgré la vivacité de nos discussions, nous n'en restâmes pas moins dans les meilleurs termes; c'est que Lavater, pour répandre ses opinions, avait une patience incroyable. Né avec des dispositions morales et tendres, il s'était de bonne heure destiné à la carrière ecclésiastique. Tout en apprenant ce qu'il fallait savoir pour s'y distinguer, il n'avait jamais eu le désir de devenir ce qu'on appelle un savant. Quoique déjà avancé en âge, l'esprit de l'époque lui a'vait, tout comme à nous, soufflé à l'oreille , qu'on portait en soi l'étoffe de toutes les connaissances nécessaires, et qu'il ne s'agissait que de l'employer à propos. Depuis sa première jeunesse, il aimait à observer les autres comme il s'observait lui-même, et à leur communiquer les nobles et pieux sentiments dont il était pénétré. En Suisse, son pays natal, tous les citoyens jouissent d'une liberté sagement limitée, ce qui l'avait accoutumé de bonne heure à réfléchir sur les choses et sur les hommes publics. Rien ne lui paraissait plus simple que d'être juste; on a horreur de l'injustice tant qu'on n'en a encore commis aucune. Les malversations de l'administrateur du canton de Zurich, étaient palpables pour tout le monde, et cependant on n'osait s'y soustraire. Lavater s'assccia un ami, et tous deux meua-

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