‹ Mémoires de GoetheChapitre 130 sur 189 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

cèrent l'administrateur de lui faire chèremenl expier le mal qu'il faisiit à leurs concitoyens. Cette affaire fit du bruit, on se décida enfin à examiner la conduite du coupable et à la punir, mais les deux amis qui avaient provoqué cette justice par des moyens illégaux furent publi-, quement réprimandés. Ce fut alors que Lavater tlt son premier voyage en Allemagne, se mit en rapport avec les hommes les plus distingués de ce pays, et revint chez lui, résolu de répandre ses convictions sur la nature humaine qui, à ses yeux, est lïmage de la Divinité. L'expérience l'avait, il est vrai, forcé de reconnaître les défauts des hommes, mais il espér^^it les faire disparaître, en leur enseignant que Dieu en s'incamantdans un corps d'homme. Ta de nouveau modelé sur lui-même, et lui a donné toutes les qualités nécessaires pour arriver à la perfection. Cette route ne pouvait manquer de le conduire à la physionomique , c'est-à-dire , à voir sur la physionomie des hommes, le reflet de leur caractère. Je crois en avoir assez dit sur le début de cet homme extraordinaire, je parlerai maintenant de notre première entrevue. Nous ne nous connaissions encore que par correspondance, lorsqu'il me fit dire qu'il allait visiter le Rhin et qu'il viendrait me voir à Francfort. Dès que nous nous rencontrâmes, nous nous embrassâmes cordialement. Je le trouvai tel que je me l'étais figuré, il n'ein fut pas de même de son côté, car il me prouva, par une exclamation de surprise, qu'il s'était attendu à un autre extérieur. Je lui dis en souriant que, puisque Dfeu et la nature avaient voulu que je fusse ainsi fait, il fallait bien que je m'en contentasse. C'était faire tomber la conversation sur le sujet que nous avions traité dans nos lettres, il n'accepta cependant pas le défi ; ce n'était point pour un seul individu, c'était pour le public qu'il aimait à parler, parce qu'il était toujours siu de l'influencer et de le charmer. Ce talent était presque entièrement basé sur des causes physiques. Ses yeux avaient une douceur inexprimable; une grâce infinie siégeait sur ses lèvres, son attitude un peu coiu"-

bée intcressait, l'accent suisse qui perçait à travers le haut aîlemand dans lequel il s'exprimait, avait quelque chose d'original et de piquant; le son mélodieux de sa voix, caressait doucement l'oreille. Avec de tels avantages, il ne pouvait manquer de se rendre maître absolu d'un auditoire bienveillant. Quant aux personnes que la vanité poussait à lui manifester des doutes, il se conduisait envers elles avec autant de prudence que de sagesse. Tout en ayant l'air d'éviter la discussion, il présentait tout à coup le sujet sous un point de vue trop élevé pour l'inteiligence de ses contradicteurs qui, en sa présence, du moins, se croyaient éclairés et convaincus. Son séjour à Francfort, me fît voir clairement l'énorme différence qui existait entre nos manières d'agir et leurs résultats; il disposait en sa faveur par sa présence, et moi par mon absence. Les personnes qui de loin étaient opposées à Lavater, apprenaient à l'aimer en le voyant, tandis que les lecteurs qui d'après mes ouvrages me croyaient aimable, éprouvaient une déception fâcheuse, lorsqu'en se rapprochant de moi, ils se heurtaient contre un jeune homme roide et fort peu attrayant. Les entretiens de Lavater avec mademoiselle Klettenberg avaient pour moi un très-grand intérêt. Tous deux se croyaient orthodoxement chrétiens, ce qui ne les empêcha pas de me prouver que les mêmes principes se modifiaient d'après le caractère de la personne qui les adopte, et que les femmes ont besoin d'un antre sauveur que les hommes. Mademoiselle de Klettenberg se conduisait envers le sien en amante qui se livre à son bien-aimé sans condition, fonde sur lui toutes les espérances, toutes les joies de sa vie , et lui en confie aveuglément la direction. Lavater traitait son sauveur comme un ami dont on reconnaît et admire les hautes qualités, et dont on espère se rendre digne en cherchant à lui ressembler.

La lutte e-ntre la foi et le savoir, n'avait pas encore été mise à l'ordre du jour^ mais l'on commençait déjà à dis-

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