‹ Mémoires de GoetheChapitre 131 sur 189 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

cut.n' sur CCS deux mots. Les esprits dédaigneux soutenaient que l"un était aussi vague et aussi insignifiant que l'autre, ce qui me décida à me déclarer en faveur des deux. La foi, dis-je, est un vase sacré dans lequel on est toujours prêt à otii'ir en sacrifice ses sensations, son imagination et sa raison. De ce vase découle sans cesse un profond sentiment de sécurité dans le présent et dans Favenir; et cette sécurité prend sa source dans la confiance illimitée en un être incompréhensible et tout-puissant. Le point important est que la confiance en cet être soit inébranlable; l'idée qu'on se fait de lui n'a aucune importance; on peut croire tout ce que l'on voudra, pourvu que l'on croie. Le savoir est dans un cas tout à fait opposé ; pour être bon à queloue chose, il faut qu'il soit étendu, profond et juste.

Pour me dédommager du peu de temps que Lavater avait à me consacrer, il me permit de l'accompagner à Ems, ce qui me fit espérer que pendant ce petit voyage^ nous pourrions, seuls ensemble dans une voiture fermée, parler librement de tout ce que j'avais sur le cœur. Nous partîmes par une magnifique matinée d'été ; Lavater était charmant, la sérénité de son esprit le disposait à une douce gaieté, cpi'il aimait à faire partager aux autres dans les limites que lui prescrivait son exquise délicatesse. Lorsque quelqu'un dépassait ces limites, il le rappelait à l'ordre en lui posant la main sur l'épaule et en lui murmurant à l'oreille, quelques-uns de ces monosyllabes qui recommandent la modération. Notre voyage fut on ne peut pas plus agréable, mais il ne me donna point de lumières nouvelles sur le caractère de Lavater, et ne me fournit aucun moyen de perfectionner le mien. A peine arrivé à Ems, une société nombreuse l'entoura de nouveau, et je m'en retournai à Francfort où m'appelaient mes affaires. Je ne devais cependant pas m'en occuper de sitôt ; Basedow venait d'arriver, et il s'empara de moi sous un autre point de vue que ne l'avait fait Lavater. Il était impossible de voir un contraste plus saillant que ces deux hommes. Les traits de

Lavater se développaient librement et avec grâce, ceux de Basedow étaient ramassés et refoulés sm' eux-mêmes. Dans les yeux clairs et purs de Lavater, à demi voilés par de larges paupières, brillait doucement une pieuse sérénité; les petits yeux noirs et perçants de Basedow étincelaient au fond de leurs orbites disgracieusement couronnés par des sourcils hérissés et brisés. Sa voix 'était rude, ses remarques promptes et mordantes ; un certain rire froid et moqueur, la manie de bouleverser à chaque instant le cours de la conversation, tout en lui était l'opposé de co que nous avions aimé et admiré dans Lavater, ce qui n'empêchait pas le nouveau venu d'être très-recherché à Francfort. La nature l'avait doué d'immenses facultés intellectuelles, il ne voulait ni édifier les hommes ni les guider doucement vers la perfection ; son but était de cultiver à fond le terrain qu'il avait pris pour théâtre de son activité, afin que l'espèce humaine pût s'y construire des demeures plus commodes et plus conformes à la nature, que celles où l'avait enfermé l'ordre de choses actuel, et il marchait à ce but en droite ligne et avec rudesse. Je l'approuvais sans restriction quand il demandait que ^instruction fût vivante et que l'on apprît les langues anciennes en les pratiquant, mais je ne pouvais m'empêcher de blâmer l'ouvrage élémentaire qu'il venait de publier. Ne s'occupant que de la parenté des idées, il rapprochait les faits et les choses que l'observation du monde nous montre éloignés et sans aucun rapport mutuel; aussi n'y avait-il dans son livre aucun des avantages didactiques et techniques qu'on trouve dans le travail d'Amos Comenius, son prédécesseur dans le noble dessein d'améliorer l'éducation de la jeunesse. Les manières d'être de Basedow étaient encore plus ditlieiles à comprendre que ses enseignements. Par son voyage, il se proposait d'intéresser le public en faveur de ses projets philanthropiques, pour la réussite desquels il ne suHisait pas de convaincre les esprits, il fallait encore faire dénouer les cordons de la bourse. Ses discours avaient

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