‹ Mémoires de GoetheChapitre 132 sur 189 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

tant crélévation, et il était si profondément convaincu de la justesse de ses opinions^, qu'on ne songeait jamais à le réfuter; et par une bizarrerie inexplicable, il blessait les personnes dont il attendait un secours pécuniaire , en mettant à nu devant elles sans aucune nécessité, des manières de voir opposées aux leurs. Ce fut ainsi que la Bible admise en entier avec un respect religieux par Lavater, était pou: Basedow un sujet de discussion et de moquerie perpétuelles; dédaignant les décisions des conciles et les lois (le rÉglise, il se déclarait ouvertement l'adversaire irréconuliable du mystère si généralement respecté de la TrinitG. Lorsqu'il discutait avec moi, c'était toujours hypostatiquement. Fatigué d'entendre tourner en dérision l'union du Verbe avec la nature humaine, j'eus recours au paradoxe, et dc'passant ses opinions, je combattais le téméraire par l'audacieux. Basedow était plus érudit et plus accoutumé que moi à la discussion; pour lui tenir tête, j'étais obligé de faire des efforts d'esprit et de mémoire qui me furent tellement utiles, que je ne pus me résoudre à le laisser partir sans l'accompagner. Notre voyage me fit de nouveau sentir la différence qui existait entre cet homme singulier et Lavater. Chez le physionomiste, tout était digne, gracieux, agréable, et sa mise était toujours propre et soignée; Basedow ne s'occupait jamais de son extérieur et se conduisait à sa façon, sans songer que cela pouvait incommoder ou gêner les autres. A cet effet je ne citerai qu'un seul exemple : il avait l'habitude de fumer continuellement de fort mauvais tabac, et riait immodérément du dégoût qu'il me causait. Au reste, il lui était impossible de laisser en repos, les personnes avec lesquelles il se trouvait. Après les avoir irritées par des moqueries mordantes, il les embarrassait par des questions imprévues et riait de leur embarras; mais lorsque, rappelant sa présence d'esprit, on lui rendait la pareille, il ne se fâchait jamais.

Lavater manifesta autant de joie que j'en avais moimême, lorsque nous nous revîmes aux eaux d'Ems, où jo

retrouvai en même temps plusieurs anciennes connaissances, dont j'avais été séparé depuis quelques années. Ces rencontx^es me lîrent faire une observation qui ne se présente que rarement à l'esprit des jeunes gens; j'avais reconnu que les hommes vieillissent et que les femmes chan gent.

La société devint chaque jour plus nombreuse, et bientôt les deux maisons de bains, quoique fort vastes, se trouvèrent encombrées. On dansait immodérément, sans se refuser aucun autre plaisir, je prenais part à tout, ce qui ne m'empêchait pas de voir souvent Bascdow, surtout la nuit, quand je voulais laisser passer une valse, car il ne se couchait jamais, et dictait continuellement. Parfois il se jetait sur un canapé et sommeillait un instant, tandis que son secrétaire, toujours la plume à la main, attendait tranquillement qu'une phrase nouvelle vînt frapper son oreille. Quand j'entrais dans sa chambre, cet homme singulier était toujours prêt à discuter sur n'importe quel problème qui m'était passé par la tête ; et dès que la musique me rappelait dans la salie du bal, il recommençait à dicter comme si rien n'avait interrompu le fil de ses idées. Vers la fin de juillet, Lavater continua son voyage, Basedow l'accompagna, et comme je ne pouvais me décider à les quitter sitôt, je m'embarquai avec eux. Notre voyage fut aussi agréable qu'intéressant. Dès que nous arrivâmes à Coblentz, on s'empressa autour de nous, et il eût été difficile de décider lequel de nous trois excitait le plus de curiosité. Basedow et moi, nous cherchions à nous surpasser en mauvaise grâce et en impolitesse; la conduite de Lavater était toujours sage et bienveillante envers tout le monde ; et il déploya une patience inépuisable avec le jeune comme avec le vieil extravagant qui s'étaient faits ses compagnons de voyage. Un jour que nous dînions à une table dliôte de Coblentz, Lavater expliquait les mystères de l'Apocalypse à un prêtre de village, tandis que notre anti-trinitaire s'efforçait en vain de prouver à un opiniâtre

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maître de danse^ que le baptême ttiiit un usage suranné, qui ne s'accordait plus avec l'esprit de notre époque. Les vers burlesques dans lesquels j'ai reproduit cette scène, ont été insérés, avec toute leur séquelle, dans le recueil de mes poésies.

Notre départ pour Cologne, ne fut pas fort agréable, cai je venais d'apprendre que je trouverais dans cette ville, k'S deux frères Jacobi, dont l'un avait à se plaindre de moi. Excité par l'esprit satirique de Herder, je m'étais égayé aux dépens des lettres que s'écrivaient Gleim et Georges Jacobi, et dans lesquelles ils se faisaient force compliments sur leur mérite. Grâce à l'intervention de mademoiselle Jacobi et de i'épouse de Frédé rie Jacobi , dont j'avais fait la connaissance à Francfort où elles étaient venues pour affaires de famille, je sa\aif qu'on ne m'en voulait plus, je me présentai donc ave* confiance. Je fus reçu très-cordialement et je vis bientôt que, dans cette maison» on m'aimait et m'estimait pour moi-même. En cessant de jouer le rôle de la queue nébuleuse de deux grands météores voyageurs, je me repentis des extravagances que j'avais commises en leur présence, et qui m'avaient été inspirées par la mauvaise humeur dont je n'ai pu me défendre, en m'apercevant qu'un voyage dont je m'étais promis tant d'heureux résultats, n'en aurait aucun pour moi. Au contact des frères Jacobi, mon cœur s'épanouit, je n'ai cependant cfu'un faible souvenir de ce qui s'est passé entre nous. — Les choses qu'on a pensé, les objets qu'on a vus, se gravent dans la raiscn et dans l'imagination, qui peuvent les faire revivre dès qu'on le veut sérieusement ; il n'en est pas de même du cœur, ses plus délicieuses sensations se perdent dans le vague, et si parfois il nous en rend le souvenir, c'est au moment où nous nous y attendons le moins.

Lorsqu'on me parlait de mes ouvrages avec l'intention le me faire adopter l'opinion qu'on en avait conçue, je •jiimpatientais et l'on me quittait fort peu satisfait de

moi ; c'est que je ne voulais pas être réprimandé sur un ton magistral, et que mon cœur ne se donnait qu'en échange iu témoignage sensé d'un intérêt véritable. A cette époque^ une singulière disposition d'esprit commençait à me dominer ; le passé et le présent se confondaient en un seul et même sentiment; ce sentiment donnait au présent quelque chose de fantastique très-propre à la poésie, mais appliqué à la réalité il devait nécessairement paraître singulier, peut-être même désagréable : cette disposition se fortifia à Cologne. Incapable déjuger les édifices de cette ville sous le point de vue artistique, je me niis à en admirer les détails, et je me perdis dans le labyrinthe du projeté, de lindiqué, du commencé, de l'exécuté et de l'achevé. J'avais compris cependant que je me trouvais de nouveau devant une pensée colossale, qui n'avait pu avoir une réalisation complète. Il me semblait alors que la haute architecture n'avait existé que pour prouver que tout ce qui demande le concours des hommes et une longue suite d'années, n'arrive jamais à son but, et que le grand dans les arts comme dans la vie, n'est possible que lorsque, semljlable à Minerve, il sort spontanément, complet et armé, de la tête de l'inventeur.

Quoique entièrement occupé de travaux poétiques, je n'étais pas étranger aux réflexions que divers objets peuvent faire naîti-e, et les tendances de Frédéric Jacobi \ < rs l'inscrutable, avaient un très-grand charme pour moi. Nos entretiens n'étaient ni des discussions chrétiennes, comme avec Lavater, ni des luttes didactiques comme avec Basedow; poussés par une confiance instinctive, nous nous révélâmes nos plus secrètes pensées sur les mystérieux besoins de l'âme. Mes idées sur ce sujet étaient si singulières, que je n'avais pu trouver pour elles une approbation partielle du moins, que dans les écrits de Spinosa. J'admirais en même temps les aperçus de cet auteur sur le monde physique et sur le monde intellectuel, et j'avais été charmé du désintéressement illimité dont il a fait preuve

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