‹ Mémoires de GoetheChapitre 133 sur 189 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

par cette maxime extraordinaire : « Qui aime Diew véritablement ne lui demande pas de l'aimer aussi. » J'en comprenais toute la portée, je l'ai pratiquée de mon mieux en amour et en amitié, et je l'ai, sans le vouloir, paraphrasée dans Wilhem HJeister , par ce mot de Philine, qu'on a trouvé fort effronté : « Si je t'aime, qu'est-ce que cela te regarde ? »

Frédéric Jacobi fut le premier à qui je révélai mes prédilections pour Spinosa; lui aussi l'avait étudié plus et mieux que moi, ce qui le mit à même de diriger et d'éclairer les sensations qui fermentaient au fond de mon âme. Une pareille union des esprits était tout à fait nouvelle pour moi, et je m'y livrai avec tant de passion, qu'après avoir quitté mon nouvel ami le soir, je revenais souvent le trouver de nouveau, et alors nous passions ensemble une partie de la nuit. Debout devant la fenêtre de sa chambre à coucher, nos yeux suivaient les rayons de la lime qui tremblait sur la large surface du Rhin, et nos cœurs s'abandonnaient avec délices aux épanchements mutuels, qui dans ces moments sublimes surgissaient en abondance.

Une excursion à Eberfeld, me fournit l'occasion de revoir un camarade, qu'à Strasbourg nous appelions Jung, et qui, dans sa nouvelle résidence avait pris le nom de Stelling. Sa foi en Dieu était toujours la même, et son talent lui avait valu la confiance des habitants d'Eberfeld, où il exerçait la profession de médecin. De retour près de Jacobi, je le suppliai de reproduire les idées qui s'agitaient en lui, en leur donnant une forme ; nous nous quittâmes avec l'ineffable conviction de rester éternellement unis, et nous n'avions pas même le plus léger pressentiment que bientôt chacun de nous suivrait une autre route.

Il m'avait été impossible de ne pas voir que Lavater et Basedow avaient recours à des moyens spirituels pour arriver à des résultats mondains, et il me paraissait fort singulier à moi qui gaspillais mon temps et mon talent, de

voir que ces deux hommes qui ne semblaient vivre qun pour instruire et éclairer, cachassent les intentions qu'il leur importait le plus de réaliser ; Lavater surtout, agissait en homme du monde habilic, au point qu'on pouvait dire de lui que la fin justifie les moyens. En réfléchissant sur l'un et sur l'autre, je compris que les êtres les plus parfaits cherchent à répandre ce qu'il y a de divin en eux, qu'alors ils se trouvent en contact avec le monde matériel, et que, pour agir sur lui, ils sont forcés de se mettre à son niveau. Envisagés sous ce point de vue, Lavater et Basedow, me parurent aussi dignes d'admiration que de pitié, et me suggérèrent l'idée de dramatiser la vie de Mahomet. Ne pouvant voir un imposteur dans cet homme hors ligne, je commençai par le présenter connne se convertissant lui-même, et faisant adopter aux siens ses idées nouvelles, car il avait d'abord adoré les étoiles. Au second acte, il fait adopter ses opinions à sa tribu. Au troisième acte, il tilomphe de ses adversaires et abat le culte des idoles. S'apercevant que tout ne peut se faire par la force, il est réduit à avoir recours à la ruse, et le principe divin recule devant les exigences terrestres. Au quatrième acte, Mahomet poursuit ses conquêtes; l'enseignement, qui d'abord était un moyen, n'est plus qu'un prétexte, les cruautés se font jour, et une femme dont il a fait exécuter le mari l'empoisonne. Au cinquième acte, il sait qu'il va mourir empoisonné. Son calme, son retour sur luimême, ses sentiments élevés le rendent digne d'admiration; il purifie sa doctrine, consolide son empire et sneurt. Tel était le plan d'un ouvrage dont mon esprit s'est longtemps préoccupé ainsi que j'en avais l'habitude, avant de passer à l'exécution. Je voulais représenter dans cette pièce, l'empire que le génie soutenu par un caractère ferme et un esprit élevé peut exercer sur les hommes. J(.' •n'ai cependant terminé que les hymnes qui devaient y outrer, et dont un seul a été inséré dans mes poésies, sous le Lire de Chaui de Muhi,inft.

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