‹ Mémoires de GoetheChapitre 134 sur 189 · LIVRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE XV

SOMMAIRE

.Mademoiselle de Kleltenberg. — Sa religion et la mienne. — le Jui^ errant. — Prométhée. — Mes travaux littéraires et artistiques. — Jla première entrevue avec le duc de Weimar. — Mon père a la conviction qu'on cherche à me mystifier. — Comment je répare mes torts envers Wieland. — Trahison d'un ami. — Passage de Klopstock à Francfort —Ses dissertations sur l'art de patiner.— Plusieurs autres voyageurs remarquables sont reçus dans la maison de mon père. — L'ancienne société de ma saur. — On s'y amuse à simuler des mariages qu'on tire au sort, — Origine de mon drame de Clavigo. — Le jeu des mariages simulés commence à devenir sérieux pour moi.

Après tant de distractions, qui cependant ne m'avaient fait faire que des réflexions graves et religieuses, je retrouvai avec bonheur ma noble amie, mademoiselle de Klettenberg. Depuis le départ de ma sœur, elle était devenue mon unique confidente; et quoique sa santé devînt plus faible de jour en jour, je ne m'en aperçus point, car sa maladie semblait avoir augmenté sa tolérance et la sérénité de son esprit. Quand, par exemple, je lui faisais la lecture de l'histoire de quelque missionnaire, ce qu'elle aimait beaucoup à entendre, elle ne trouvait point mauvais que je prisse parti pour les peuples sauvages, et que leur état primitif me parût préférable à celui que le missionnaire voulait leur faire adopter. Je dois ajouter que, malgré la différence de mes opinions aux siennes, elle ne doutait pas plus de mon salut que du sien, même après ma séparation complète de la secte dont elle avait fini par faire partie, et que j'avais d'abord si ardemment admirée.

Le moment le plus attrayant d'un culte quelconque,

ost celui où il vient de naître, témoin le plaisir que nous éprouvons tous, en nous rappelant le temps des apôtres. C'est parce que les frères moraves cherchaient à faire revivre ce temps, qu'ils exercèrent une si grande influence sur les imaginations impressionnables. Grâce à leur orga» nisation qui confond si étroitement le pouvoir religieux et le pouvoir civil, que tons deux reposaient toujours sur le même principe, la société des frères moraves oflrait la parfaite image de la tranquillité et du repos, tandis que, par le rôle de missionnaires qu'ils ne rejetaient point, elle ouvrait aux forces actives une carrière louable. Certes, il n'aurait tenu qu'aux frères moraves de me compter parmi les leurs, s'ils ne s'étaient pas obstinés à me contester la qualité de chrétien ; ce qui me parut d'autant plus injuste, que je ne comprenais pas ce qu'ils avaient à me reprocher. J'étais loin de me douter que je m'étais formé des opinions qui, dès l'origine de l'Église, en avaient troublé le repos. Du temps des premiers chrétiens, les uns croyaient que la chute d'Adam avait tellement corrompu la nature humaine, que les hommes ne pouvaient plus pratiquer aucune vertu, sans l'intervention immédiate de la grâce divine. Les autres, tout en admettant la dégradation héréditaire de l'homme, soutenaient qu'il portait en lui un germe qui, fécondité par cette grâce divine, pouvait devenir un arbre magnifique, mûrissant par sa propre force, les plus beaux fruits des félicités célestes. Cette dernière opinion était la mienne ; je l'exprimai sans crainte devant les frères moraves, qui alors m'apprirent que j'étais tombé dans l'hérésie de Pelage, hérésie qui, pour le malheur de notre époque, cherchait à renaître de toutes parts. Effrayé de cette accusation, je me mis à repasser l'histoire de l'Église. En étudiant avec soin les doctrines et les destinées de Pelage, je reconnus que, selon que la natm^e des hommes était plus ou moins active ou passive, ils avaient adopté l'une ou l'autre des deux opinions dont je viens de parler. Pendant le com's des

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