LIVRE XV
années précédentes^ j'avais sans cesse été excité à l'emploi de mes propres forces ; et j'avais en moi mie activité infatigable avec le plus vif désir de mon amélioration morale. Le monde extérieur me demandait d'employer cette activité à son avantage^ et j'étais disposé à satisfaii'ie à cette demande. D'un autre côté, tout me poussait vers la nature, qui m'était apparue dans sa plus grande magnificence; et puis j'avais vu tant d'hommes honorables se donner une peine infinie pour remplir des devoirs pénibles, sans autre motif que leur respect pour ces devoirs. L'impossibilité de renoncer à eux et à moi-même, me fit voir l'abîme qui me séparait des frères moraves ; je m'éloignai d'eux; mais comme rien ne pouvait menlever mon amour pour les saintes Ecritures et pour le Christ, je me composai définitivement un christianisme à mon usage particulier.
Comme tout ce qui m'impressionnait fortement prenait de soi-même une forme poétique, je conçus la bizarre idée de convertir en épopée l'histoire du Juif errant, et de grouper autour de ce fait, les principaux traits de l'histoire de l'Église et des religions. Voici l'aperçu de la mî^nière dont j'ai formulé la fable, et du point de vue souà lequel je l'ai envisagée:
Il y avait à Jérusalem un cordonnier, que la légende désigne sous le nom d'Ahasvérus. Mon cordonnier de Dresde m'avait fourni les principaux traits de ce personnage, que je dotai en outre de l'esprit piquant du célèbre Hans Sachs, cordonnier comme eux. Les portes de l'atelier du cordonnier de Jérusalem étaient toujours ouvertes, parce qu'il aimait à s'entretenir avec les passants, à les agacer et à les exciter, chacun selon son caractère, à la façon de Socrate. Les pharisiens et les saducéens, tout le monde enfin s'arrêtait près de lui ; il n'est donc pas étonnant que le Sauveur et ses disciples aient plus d'une fois conversé avec ce singulier artisan, qui, malgré son esprit mondain, ne tarda pas à s'éprendre d'une vive affection pour Jésus.
328 MEMOli?^'^ DE GOETHB.
Grâce à cette affection, ii cherche à convertir à ses manières de voir, le prophète dont il est incapable de comprendre les intentions élevées. Après l'avoir engagé à quitter l'état de conte/nplation daiis lequel, selon lui, U s'égare, il le supplie de ne pas continuer à parcourir le pays à la tête d'une foule d'oisifs, et de ne plus arracher le peuple au travail qui le nourrit, pour l'attirer dans le désert. Tout cela finira mal, dit-il, car un peuple attroupé, est toujours prêt à s'insurger. Jésus cherche à l'initier à ses vues sublimes, par les paraboles dont il a fait le mode de son instruction, mais ce procédé ingénieux glisse sur la nature positive d'Ahasvérus. A mesure que le Christ devient plus célèbre, l'honnête artisan le réprimande plus vertement; il finit par lui prédire qu'il occasionnera des émeutes, et que malgré ses intentions pacifiques, il ne tardera pas à être forcé de se faire chef de parti. Quand le Christ est pris et condamné, l'èxaspératien du cordonnier est poussée au plus haut degré par l'arrivée de Judas, qui se précipite dans son atelier, pour se justifier du crime qu'on lui reproche d'avoir vendu son maître. Persuadé que ce sévère mais ardent ami de Jésus le comprendra, il lui raconte qu'ainsi que les autres disciples, il avait eu la conviction que leur maître se déclarerait roi des Juifs, et qu"imp?.tienté de ses interminables hésitations, il avait voulu le forcer à agir, en poussant les prêtres à des mesures sévères, devant lesquelles la crainte que leur inspirait le réformateur, les avait fait reculer jusqu'ici. Il ajoute que tous les disciples étaient armés, et qu'un succès complet eût été certain, si le mMtre ne s'était pas livré lui-même, acte inexplicable par lequel il laisse tous les siens dans le plus cruel abandon. Loin de s'être laissé adoucir par ce récit, Ahasvérus accable l'ex-apôtre de reproches amers, et le désespère au point, que l'infortuné s'imagine qu'il ne lui reste rien de mieux à faire que d'aller se pendre en toute hâte. Au moment où le Christ que l'on conduit à la mort passe devant l'atelier du