‹ Mémoires de GoetheChapitre 136 sur 189 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

cordonnier, il succombe sous le poids de la croix, et Simon de Cyrône est forcé de se charger de ce fardeau. Semblable à tous les hommes durement sensés, qui, devant un malheur mérifé, loin d'éprouver Iw moindre compassion, l'aggravent par des reproches intempestifs, Ahasvérus se présente devant le patient pour lui rappeler les conseils qu'il lui a donnés et qui, s'il les avait suivis, lui eussent évité le châtiment qu'il va subir. Le Christ ne répond rien; la douce Véronique lui couvre le visage de son mouchoir, et lorsqu'elle l'enlève, ce visane n'est plus aux yeux du cordonnier celui d'un patient accablé de souffrances, non, c'est la face rayonnante d'un transformé, d'où jaillissent les étincelles divines de la vie céleste; et ces paroles terribles résonnent en même temps aux oreilles de l'artisan : « Tu marcheras sans cesse sur cette terre, jusqu'à ce que tu m'aies revu tel que je viens de t'appar.'.itre. »

Lorsque Ahasvérus est revenu de sa surprise, les rues de Jérusalem sont désertes , car la population tout entière s'est portée sur le lieu du supplice; une vague inquiétude s'empare de lui, un sentiment irrésistible 1« pousse en avant, et il commence sa longue et pénible pérégrination.

Je parlerai peut-être plus tard de ces pérégrinations, et des événements qui en finissent l'épopée sans la terminer. J'en avais écrit plusieurs passag<îs, mais il me manquait le temps de faire les études nécessaires pour doimer à l'ensemble la consistance que je lui eusse souhaitée; et j'abandonnai d'autant plus facilement cette œuvre . que je commençais à entrer dans cette époque de ma vie dont la composition de Werther avait marqué le point de départ.

La commune destinée humaine est toujours plus lourde pour l'homme dont les facultés intellectuelles se sont développées de bonne heure. Quoiqu'il ait grandi sous la protection de bons parents, qu'il puisse s'appuyer sur des frères et sœurs et des amis dévoués, s'amuser avec d'aimables connaissances et chercher le bonheur près d'une

personne spécialement aimée, il finit toujours par être refoulé sur lui-même. C'est que, dans ses rapports avec lui, la Divinité, loin de répondre toujours au respect, à la confiance, à l'amour qu'il ressent pour elle , se plaît à l'abandonner à ses propres forces, au moment où il aurait le plus besoin de son secours. J'avais fait, bien jeune encore, l'expérience de cette vérité; et lorsque je cherchais autour de moi la base d'une force individuelle, je la trouvais dans mon talent productif. Depuis plusieurs années ce talent m'était resté constamment fidèle, parfois même des rêves réguliers me reproduisaient pendant la nuit, ce que j'avais vu et observé dans la journée; et lorsque j'ouvrais les yeux, je voyais tantôt le dénoûment d'un sujet <;ommencé, et tantôt un tout, neuf et complet. Je composais ordinairement dès les premières heures du jour, mais lorsque le vin et les plaisirs de la société surexcitaient mon esprit, et qu'il se présentait une circonstance caractéristique, je composais à l'instant même tout ce qu'on pouvait me demander. En réfléchissant sur ce don de la nature, je reconnus qu'il m'était entièrement individuel, et je me promis d'en faire la base de mon existence. La fable de Prométhée qui se sépare des dieux et se retire au fond de son atelier, d'où il peuple, seul, tout un univers, m'avait frappé depuis longtemps. En y réfléchissant de nouveau, j'y trouvai la preuve que toute production importante est l'enfant de la solitude. Celle de mes œuvres qui avait été si passionnément approuvée, était née dans la solitude. Depuis que je me trouvais en contact perpétuel avec le monde, l'invention ne me manquait pas, mais l'exécution s'était ralentie. N'ayant encore de style à moi ni en prose ni en vers, je tâtonnais toujours; et comme j'étais résolu de repousser tout secours, tout conseil extérieur, je finis, comme Prométhée, par me séparer même de Dieu. Cette antique figure mythologique vivait si puissamment en moi, qu'après avoir ajusté à ma taille son vêtement titanique, je me mis, sans travail préliminaire, à

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