LIVRE XV
galer. Tantale, Ixion, Sisyphe et tous ces autres héros d'une race téméraire^, n'en étaient pas moins mes saints dé prédilection. Il me semblait qu'admis dans la société des dieux, ils ne s'y étaient pas montrés assez soumis, et .s'étaient ainsi attiré leur bannissement. Je les plaignais, leur situation avait déjà été regardée par les anciens comme éminemment tragique, et je suis convaincu que ma tragédie d'Iphigénie n'a produit un si prodigieux effet, que parce que je les y ai placés sur l'annère-plan, comme autant de membres d'une immense et redoutable opposition à la volonté des dieux.
Je m'étais tout à eoup laissé aller à la manie de partager mon temps entre le dessin et la poésie, au point que je crayonnais les portraits de tous mes amis. La ressemblance était incontestable et mes esquisses furent trèsbien accueillies, avant.:.ge dont, au reste, les amateurs jouissent toujours, parce qu'ils donnent leur travail pour rien.
Un matin un étranger vint me trouver dans ma chambre, à laquelle j'avais cherché à donner toutes les apparences d'un atelier d'artiste. Les allures de ce visiteur avaient quelque chose de militaire. Il s'annonça sous le nom de Knebel, m'apprit qu'il avait servi en Prusse, qu'il s'était trouvé en rapport avec des hommes de lettres distingués, et qu'en ce moment il était employé à la cour de Weimar, en qualité de gouverneur du prince Constantin ; cette dernière circonstance me fit beaucoup de plaisir, j'aimais à entendre parler de cette cour dont on ne pouvait assez dire de bien. La duchesse douairière Amélie, s'était associé les hommes les plus distingués pour lui aider à compléter l'éducation de ses deux fils; elle protégeait et cultivait les arts, honorait Wieland de son amitié, et cherchait à attirer à Weimar, les meilleurs poètes et les meilleurs artistes dramatiques de l'Allemagne. Je parlai avec chaleur du mérite de cette souveraine et de celui de ses tils, et je ne cachai pas mon vif désir de les connaître personnellement. M. Kne^bel me dit alors en souriant, que le prince hérédi-
taire et son frère Constantin^ venaient d'arriver à Francfort, et qu'il était chargé de me conduire chez eux immédiatement;, parce qu'ils ne devaient pas s'arrêter longtemps. Pour me préparer à cette présentation^ je le conduisis chez mes parents qui^ quoique fort étonnés du motif de sa \ isite, s'entretinrent gaiement avec lui pendant que je faisais ma toilette. Les princes m'accueillirent de la manière la plus favorable, le comte Goertz, gouverneur du prince héréditaire, parut également fort satisfait de me voir. Les sujets de conversation littéraire ne nous manquaient pas, le hasard cependant nous en fournit un qui me fut très-fa\orable. Le premier volume de l'ouvrage de Mœser auquel il avait donné le titre de Fantaisies patriotiques, se trouvait tout fraîchement broché sur une table du salon. Les princes et leur gouverneur n'avaient pas encore lu cet ouvrage, mais je le connaissais parfaitement, ce qui me permit d'entretenir le prince héréditaire d'objets dignes de lui. Les Fantaisies patriotiques de Mœser, si chères à tous les Allemands, ne pouvaient manquer de plaire au miur souverain qui avait la noble intention de faire un jour autant de bien que le lui permettrait le poste élevé auquel sa naissance le destinait. Le point de vue sous lequel Mœser envisage l'empire allemand, fait disparaître le reproche d'anarchie et d'impuissance qu'on a si souvent adressé à ce grand corps, car il prouve que la multitude des petits États est très-favorable à l'intérêt matériel et aux progrès de la civilisation de chacun de ces États, On parla beaucoup des différentes organisations des divers duchés de la Saxe, de leurs mœurs, des produits de leur sol, et l'on reconnut que pour prendre un parti décisif dans des questions aussi compliquées, on était trop heureux d'avoir pour guide un bon modèle, dont la méthode sagement appliquée piàt servir dans les cas les plus opposés. La conversation qui continua sur le même sujet pendant toute la durée du dîner, fit prendre de moi à Leurs Altesses, une opinion bien au-dessus de mon mérite. C'est que loin