LIVRE XV
de chercher à appeler leur attention sur mes travaux à moi; je l'attirais sur des écrivains dont le talent^ semblable à celui de Mœser, découle de la vie réelle, et s'y manifeste d'une manière immédiatement utile; tandis que les compositions poétiques ne peuvent agir favorablement que par un long détour et à l'aide de circonstances fortuites. Comme les princes devaient faire un plus long séjour à Mayence qu'à Francfort, ils m'invitèrent à venir les y rejoindre, ce que j'acceptai avec autant de reconnaissance que de joie. Mon père, cependant, ne partageait point mon bonheur. Ses principes de citoyen d'une ville libre, l'avaient toujours tenu éloigné des grands; et la vie de cour n'était pour lui qu'un sujet de moquerie. Dès qu'on en parlait, il avait toujours à sa disposition une foule de proverbes de ce genre : « Il ne fait pas bon manger des cerises avec les grands seigneurs, car ils nous crachent les noyaux au visage. » Au reste, ce n'est pas seulement le peuple qui, forcé d'obéir, invente ces proverbes parce qu'il veut avoir au moins le droit de parler; toute la poésie du seizième siècle si énergiquement didactique, est remplie de dictons qui agissent du bas en haut. Nous autres jeunes gens, nous trouvâmes tout d'un coup qu'il était méritoire de prendre le parti des grands. Voici quelques-uns des dictons riméspour et contre, que je me suis amusé à réunir en dialogue.
A. Longtemps à la cour, longtemps en enfer.
B. Plus d'un bon compagnon s'est chauffé à cet enfer.
A. Tel que je suis, je m'appartiens, je ne veux des faveurs de personne.
B. Pourquoi donc aurais-tu honte des faveurs ? Ne pas en accepter, c'est ne jamais pouvoir en accorder à personne.
A. Veux-tu connaître les tourments de la cour, apprends qu'il n'est jamais permis de se gratter là où cela vous démange.
B. Quand l'orateur parle au peuple, il se gratte toujours là où rien ne le démaiigc.
A. Accepter la servitude, c'est perdre la moitié de soimême, et craindre toujours que le diable n'emporte l'autre moitié.
B. Qui sait plaire au prince parvient tôt ou tard ; qiir flatte le peuple gâte sa vie entière.
A. Si ton froment fleurit à la cour, n'espère point de récolte. Au moment où tu crois le mettre en grange, les esprits infernaux commencent leur vacarme.
B. Si le froment fleurit, il mûrit, c'est lantique usage; si la grêle ravage la moisson, l'année suivante en produit une nouvelle.
A. Pour n'être qu'à soi-même il faut se retirer dans sa maisonnette, sans autre compagnie que sa femme et ses enfants, et savourer le j us de la treille en se bornant à une nourriture frugale. Alors seulement on peut être indépendant.
B. Pour te soustraire à la domination d'un maître, en quel lieu prétends-tu fuir ? Crois-moi, n'y regarde pas de si près. Ta femme te domine, elle est dominée à son tour par le plus stupide de tes bambins et tu n'es qu'un valet chez toi.
En transcrivant ici cette joyeuse tentative pour reproduire la substantielle poésie du passé, je me rappelle en même temps qu'elle m'avait inspiré mon épilogue, si connu, du théâtre de marionnettes, qui donna lieu à tant de folles observations.
Rien cependant ne pouvait détourner mon père de ses opinions, en faveur desquelles il citait, comme argument sans réplique, la conduite de Frédéric le Grand envers Voltaire. Ma raison me disait en vain que la conduite de Voltaire n'avait pas été irréprochable; le respect filial m'empêchait de contrarier mon père, qui me désespérait en me répétant sans cesse que les princes de Weimar me tendaient un piège, pour me faire expier cruellement ui. petit poëme dans lequel je m'étais permis d'attaquer leur protégé, l'heureux Wieland. Quoique convaincu que tout cela n'était qu'un rêve hypocondriaque démon digne père, je n'osais me conduire d'une manière tout à fait opposée à