LIVRE XV
ce rêve; tandis que je ne savais comment me dispenser d'aller à iMayence sans me montrer insolent et ingrat. ]\lalheureusement. mademoiselle de Klettenberg qui dans les cas semblables, était notre arbitre,, se trouvait retenue dans son lit. Ma mère, dont le bon vouloir et la force executive ne se ralentissaient jamais, alla lui demander son avis ; et comme il était en ma faveur, mon père, quoique toujours mcrédule et inquiet, consentit à mon départ.
J'arrivai à Mayence au jour et à l'heure indiqués ; j'y reçus l'accueil le plus gracieux, et les conversations commencées à Francfort reprirent leur cours. On parla ensuite de la nouvelle littérature allemande et de ses hardiesses, ce qui nous conduisit naturellement à mon fameux petit poëme intitulé : Les Dieux, les Héros et Wieland. M'apercevant avec bonheur qu'on prenait gaiement cette composition, qui avait fait tant de bruit , je me mis à raconter naïvement comment elle m'avait été inspirée. J'avouai, avant tout, c^u'en vrais enfants du Rhin, nous autres jeunes gens de Francfort, nous ne savions borner ni nos affections ni nos aversions. Notre amour pour Shakespeare, avait été poussé jusqu'à l'adoration, et Wieland en le traduisant, avait cherché à refroidir notre enthousiasme par des notes qui, en faisant ressortir les défauts de notre idole, nous aveuglèrent sur l'immense mérite de son traducteur, dans lequel nous ne vmies plus qu'un critique injuste. Qu'on ajoute à cela qu'il s'était déclaré contre les Grecs que nous adorions. Tout le monde sait que la supériorité de leurs dieux et de leurs héros, ne se fonde pas sur des vertus morales, mais sur la glorification des qualités physiques. Dans son opéra û.'Alceste, Wieland venait d'introduire ces dieux et ces héros, sous des formes tout à fait modernes, ce dont, au reste, personne n'avait le droit de lui faire un crime, car chacun est libre de modeler les anciennes traditions poétiques selon ses intentions et ses manières de voir. Mais dans les lettres qu'au sujet de cetopera il avait insérées dans le Mercure allemand, il s'était avisé de
déclarer que le système d'après lequel il avait composé cet opéra, était le meilleur de tous. Il s'était en même temps permis de critiquer amèrement les anciens auteurs grecs €t leur style élevé, pour lequel nous avions tous une profonde vénération. Un dimanche soir, pendant que nous vidions quelques bouteilles de bon vin de Bourgogne, en causant des torts dont, selon nous, Wieland venait de se rendre coupable, mon ancienne manie de dramatiser les conversations intimes s'empara de moi, et je composai, séance tenante, ce malheureux morceau. Mes amis en furent charmés, il me sembla que je devais procurer le même plaisir à Lenz, qui était encore à Strasbourg, et je lui envoyai le manuscrit qu'il trouva si piquant, qu'il me demanda la permission de le faire imprimer ; j'y consentis difficilement; mais enfin j'y consentis. J'étais loin de présumer alors que sa conduite, dans cette circonstance, n'était que le début, d'une longue suite de démarches perfides, par lesquelles il a cherché à ternir ma réputation, et à me mettre mal dans l'esprit du public. Ce récit et la peinture de la gaieté hardie, par laquelle mes amis et moi nous cherchions à empêcher les hommes de génie de s'endormir sur leurs lauriers, convainquirent mes nouveaux protecteurs, qu'il n'y avait rien eu de personnel ni de malveillant dans les Dieux, les Héros et Wieland. Ils nous comparèrent à une société de flibustiers qui dans les moments où il n'y a ni ennemis à combattre ni navires à piller, placent sous la table du festin, un pistolet qui part à l'improviste, afin de s'accoutumer à souffrir et à voir couler le sang, même au milieu de la paix et de la joie. Puis ils m'engagèrent à écrire à Wieland une lettre bienveillante. Je le fis avec d'autant plus de plaisir, que ce grand écrivain s'était déjà très-libéralement expliqué dans son Mercure, sur mon espièglerie; il avait au reste l'habitude de terminer les querelles littéraires aussi promptement que spirituellement.
Le peu de jours que je passai à Mayence, s'écoulèrent