LIVRE XV
fort gaiement, et jo me tlisposufs h faire à mes parents un joyeux récit des plaisirs que j'avais goûtés; mais en rentrant chez moi je ne trouvai que des visages consternés : mademoiselle de Klettenberg venait de mourir. Cette perte m'affligea profondément. Pour me consoler, on m'apprit que notre noble amie était morte dans la foi sereine et inébranlable qui l'avait soutenue pendant toute sa vie. Au reste , ce n'était pas seulement le cbagiin , c'était le soupçon qui empêchait mon père de -partager ma joie ; selon lui, toutes les gracieusetés de la cour de Weimar n'avaient d'autre but que de m'attirer dans un piège pour me faire chèrement expier la liberté que j'avais prise de rire aux dépens de Wieland. Dominé par le besoin de communiquer mes sensations, je racontai à mes amis tout ce qui s'était passé avec les princes de Weimar. Bientôt après, il parut à Francfort une brochure, intitulée Prométhée et ses critiques. Dans ce petit ouvrage de forme dramatique, on avait eu la piquante pensée de mettre, au lieu des noms des personnages, des vignettes représentant des animaux dans lesquels il était facile de reconnaître des critiques qui avaient blâmé mes œuvres et celles de mes jeunes amis. Là, grognait un ours ou caquetait une pie, plus loin, le Coun^ier sans tête d'Altona, donnait du cor, le Mercure lui-même n'était pas épargné. Plus d'un animal sauvage ou apprivoisé agaçait dans son atelier Prométhée qui, sans y faire grandement attention, continuait son travail et exprimait franchement ses opinions. Ce qu'il y avait de plus fâcheux, c'est que Prométhée répétait des choses qui m'avaient été dites à Mayence, et que moi seul aurais dû savoir. Il me fut donc impossible de ne pas croire que cette raillerie était l'œuvre d'un de mes intimes. Dès ce moment nous nous regardâmes les uns les autres avec une défiance réciproque, mais le coupable se cacha avec d'autant plus de soin, que j'étais très-irrité. En effet, après l'accueil gracieux que m'avaient fait les princes et la lettre que je venais d'écrire à Wicl.uid, non
ne pouvait m'être plus désagréable que ces nouvelles attaques, qu'on ne manqua pas de m'attribuer. En relisant la brochure avec attention, je reconnus les idées et les tournures de phrases de Wagner. Je m'empressai de faire part de cette découverte à ma mère; elle savait tout déjà, car mon pauvre ami étai-t venu réclamer son intervention auprès de moi, afin que je lui pardonnasse une action par laquelle il avait cru m'être très-utile, en se moquant de mes détracteurs. Le plaisir d'avoir deviné juste, me disposa à l'indulgence, et je lui pardonnai, à la condition qu'il se déclarerait l'auteur de cette brochure^r II le fit, mais le public refusa de le croire. Ce fut ainsi que, dans cette circonstance comme dans beaucoup d'autres, j'expiai, nonseulement le mauvais vouloir, mais encore la légèreté inconsidérée de mes amis. Il est temps maintenant de parler des hommes distingués qui, à cette époque, passèrent par Francfort, et reçurent dans la maison de mon père l'accueil le plus amical. Klopstock doit être placé à leur tête. Il était de très-petite taille et très-bien fait; ses allures avaient quelque chose de grave et de posé, sans roideur; sa conversation était agréable mais précise; l'ensemble de sa personne tenait du diplomate. Ces sortes d'hommes nont pas seulement leur propre dignité à soutenir, mais encore celle des États et du souverain qu'ils représentent. Klopstock se regardait comme le représentant du Messie, de la religion, de la morale et de la liberté, et Use conduisait en conséquence. Semblable aux .grands politiques, qui évitent de s'expliquer sur les choses dont on voudrait les entendre parler, il ne nous entretenait ni de littérature, ni de poésie, mais il entrait dans de grands détails sur le noble art de patiner, à l'aide duquel on traverse les mers consolidées sur des semelles ailées comme celles des dieux d'Homère. 11 avait étudié cet art à fond, et comme nous le pratiquions avec passion, il nous donna des conseils fort détaillés dont nous nous promimes de profiter. il en fut de même de l'équitation et de la manière d'éle-